BIENNALE DE LYON

Un monde flottant, six artistes

Par Magali Lesauvage · Le Journal des Arts

Le 20 septembre 2017 - 1361 mots

Sous ce thème est livré un état de la création qui rend compte d’une réalité diluée. Sélection de six œuvres à haute teneur sensitive.

Susanna Fritscher
Une intervention physique et sensible raccordée à l’architecture industrielle du bâtiment de la Sucrière
À 57 ans, l’artiste autrichienne Susanna Fritscher, qui vit et travaille en France depuis une trentaine d’années, est une véritable révélation pour le public français. Deux événements y contribuent cette année. Avec son installation Für die Luft (Pour l’air) dévoilée cet été dans le patio au blanc éclatant du Musée des beaux-arts de Nantes tout juste rouvert, Susanna Fritscher plonge le visiteur dans une expérience sensorielle, l’obligeant à tracer son chemin à tâtons dans un labyrinthe de fils tombant en rais de lumière sur toute la hauteur du bâtiment, bercé par le son lancinant d’immenses pales brassant l’air. Une invitation à l’introspection dont on retrouve l’esprit dans l’œuvre sonore Flügel, Klingen (Ailes, lames), qui occupe l’un des trois silos de la Sucrière. L’installation de Susanna Fritscher et ses hélices gigantesques vibrant les unes avec les autres fait flotter une onde sonore imperceptible. L’ensemble produit un puissant écho formel et sensoriel à la structure industrielle épurée des anciens silos de l’usine à sucre, les hélices formant dans leur mouvement continu des disques dont la rondeur épouse les courbes du bâtiment. Une poésie de l’instant et de la permanence qui agit comme un temps suspendu, une large respiration qui donne au visiteur l’occasion de reprendre son souffle.

Daniel Steegmann Mangrané
Un vivarium mêlant poncif tropical et formes emblématiques du modernisme
Le Catalan Daniel Steegmann Mangrané, 40 ans, débarque à la Biennale de Lyon avec une affirmation forte, et dont il faut tenir compte pour apprécier son œuvre : « Confondre l’intérieur et l’extérieur de l’exposition est l’un des premiers devoirs de l’art : l’espace du musée ne peut plus être un espace d’accumulation d’artefacts, isolé et protégé de l’extérieur, mais un lieu où notre rapport aux objets et à la réalité est reconfiguré. » La porosité que cet artiste installé à Rio de Janeiro revendique avec force prend la forme d’installations réalisées dans la jungle tropicale brésilienne, de rideaux de chaînettes à motifs géométriques offerts à la traversée, ou encore de sillons creusés dans le béton et plantés d’herbes folles. Scénographe, au printemps dernier, de l’exposition « Jardin infini » au Centre Pompidou-Metz consacrée au thème de la nature dans la création contemporaine, Daniel Steegmann Mangrané présente à la Sucrière une installation en forme de vivarium, intitulée A Transparent Leaf Instead of a Mouth (Une feuille transparente à la place de la bouche), où interviennent des phasmes, insectes camoufleurs, pris au piège de structures sculpturales inspirées de l’esprit de l’architecte et designer Alvar Aalto. Un dialogue entre le vivant et l’espace architectural, le poncif tropical et le cliché moderniste qui fait appel ici encore à la perméabilité du spectateur vis-à-vis d’un état flottant du monde.

Renaud Auguste-Dormeuil
Une performance en forme de rituel dédié au ciel étoilé. Bougies requises
Jouant sur la beauté éphémère de l’instant saisi dans un rapport au monde élargi, Renaud Auguste-Dormeuil, 49 ans, réactive sa performance I Will Keep a Light Burning, conçue pour Nuit blanche, à Paris, en 2011. Lors de la soirée de vernissage, le 19 septembre, l’artiste français a allumé au pied de la Sucrière des centaines de bougies, une à une, qui forment, à mesure que l’on s’enfonce dans la nuit, une constellation imaginaire censée reproduire le ciel étoilé d’un futur devenu de plus en plus hypothétique. L’œuvre prend ainsi la forme d’une sorte de rituel païen et pacifiste, où de l’obscurité surgissent des lueurs éclairant la nuit noire mais aussi les spectateurs, rassemblés là en une communion silencieuse, commémorant un événement à venir. Interrogeant le futur sur un mode poétique et mélancolique, I Will… s’inscrit dans la démarche de l’artiste. Celui-ci s’attache à souligner les ressorts politiques et philosophiques du visible et de l’invisible, de la mémoire et de l’oubli, dissimulés dans les méandres de la temporalité et le paradoxe des images. À Lyon, l’activation de sa performance, fragile dans sa réalisation même, repose sur une indétermination réfractaire à toute tentative de définition.

Doug Aitken

La mélodie de la pluie qui tombe, résonant à l’échelle de la Sucrière
L’Américain Doug Aitken (49 ans) répond au thème général des « Mondes flottants » proposé par Emma Lavigne par « une œuvre volontairement abstraite qui met l’architecture à nu et en révèle le rythme, le tempo et le langage ». Au rez-de-chaussée de la Sucrière, son installation liquide intitulée Sonic Fountain entre en interaction avec le lieu, tout en laissant persister le mystère de son apparition. Surplombant un trou d’eau creusé dans le sol, une tuyauterie hérissée en forme de grille laisse filtrer des gouttes d’eau selon une partition précise, à intervalles réguliers ou en pluie fine. Relayée par des micros placés dans l’eau, la mélodie ainsi créée emplit l’espace. Doug Aitken oppose ordre et contingence – en écho contradictoire à l’œuvre Clinamen de Céleste Boursier-Mougenot présentée à la Biennale, où le son est lui aussi porté par l’élément liquide. L’artiste de Los Angeles est un habitué des installations XXL dialoguant avec l’environnement : au printemps, son œuvre monumentale Mirage, maison recouverte de plaques réfléchissantes bâtie au sommet d’une colline dans le désert californien, réactivait la tradition du land art américain, plongeant le spectateur dans une nature grandiose. Avec Sonic Fountain, Doug Aitken invite à prêter l’oreille aux résonances du monde, cette fois-ci avec une subtilité affirmée.

Céleste Boursier-Mougenot
L’œuvre « Clinamen » réactualisée en plein cœur de Lyon
La commissaire de la Biennale de Lyon réitère sa collaboration avec Céleste Boursier-Mougenot, 56 ans, deux ans après son exposition « rêvolutions » au pavillon français de la Biennale de Venise, où l’artiste français faisait se mouvoir trois arbres évoluant en une chorégraphie spontanée. Au cœur de son propos plastique, le mouvement anime l’œuvre Clinamen qu’Emma Lavigne a choisi de présenter sous le dôme géodésique Radome de l’architecte Richard Buckminster Fuller, pièce monumentale issue des collections du Musée national d’art moderne-Centre Pompidou et conçue en 1957 selon le principe d’une égale distribution des forces. Sous le dôme installé en plein cœur de la ville de Lyon, place Antonin-Poncet, Céleste Boursier-Mougenot réactive l’installation visuelle et sonore, propice à la méditation contemplative. À la surface d’un bassin rond à l’eau bleutée, flottent des assiettes de porcelaine blanche qui viennent tinter les unes avec les autres dans de doux accords sonores, formant une mélodie aléatoire. L’artiste associe à l’œuvre le concept de « clinamen », phénomène que le poète et philosophe antique Lucrèce décrit comme l’inclinaison inexpliquée de la chute des atomes qui leur permet de se rencontrer, et sans laquelle « la nature n’aurait rien pu créer ». Ainsi, dans un processus d’une simplicité confondante, l’œuvre émerge d’elle-même, à la manière d’une expérience zen d’intense attention aux manifestations sensibles du monde.

Jorinde Voigt
Une interprétation graphique aux échos cosmiques du « Chant de la Terre » de Mahler 
L’Allemande Jorinde Voigt, 40 ans, est l’auteure de fascinants dessins grand format, diagrammes de lignes tracées selon des systèmes mathématiques, des données météorologiques ou des partitions musicales. Dans ce travail précieux où dialoguent art et science, l’artiste inclut des feuilles d’or et de l’encre, de l’aquarelle et des collages, et fait de chaque œuvre un véritable talisman. Renouvelant les liens entre art et musique dans la tradition moderniste d’un Kandinsky, Jorinde Voigt s’intéresse aux nouveaux modes d’écriture de la musique et à leurs qualités plastiques tels qu’ils ont été explorés par John Cage ou Iannis Xenakis. Jorinde Voigt présente à la Sucrière les derniers chapitres d’un projet au long cours intitulé « The Song of the Earth », qui s’inspire de la symphonie du même nom (Das Lied von der Erde) écrite par Gustav Mahler, suite de six poèmes chantés à la puissante mélancolie. L’ensemble de dessins produits par l’artiste (également violoncelliste) est la retranscription graphique et très personnelle de la partition, développée ici selon un ordre aléatoire lors de performances interdisciplinaires. De nature abstraite tout en livrant des indications précises, comme celles liées à la rotation de la Terre, les dessins se déploient en protubérances colorées reliées par de fines lignes, formant de stupéfiants paysages cosmiques.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°485 du 22 septembre 2017, avec le titre suivant : Un monde flottant, six artistes

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