Un marché plus international que français, et en partie sinistré

Des importations médiocres gênent les tapis de qualité, mais certains secteurs progressent.

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 11 décembre 2008

La surproduction de tapis de médiocre qualité en provenance du Golfe, d’Europe de l’Est et de Chine, et la profusion de ventes à Drouot dans lesquelles se glissaient des pièces douteuses, ont contribué à casser un marché déjà affecté par la crise née en 1990. Certaines pièces, comme les tapis de la Savonnerie, les Aubusson du XVIIIe et certaines productions indiennes, tirent cependant très bien leur épingle du jeu.

“Crise”. Le mot revient fréquemment dans la bouche des principaux acteurs du marché du tapis, qu’ils soient  marchands ou commissaires-priseurs. Mais celle-ci ne semble pas affecter les productions de façon uniforme. Les premières difficultés sont nées avec la guerre du Golfe en 1990, affectant particulièrement les tapis de collection. “Un des signes que cette spécialité est sinistrée est la quasi disparition à Maastricht, depuis trois ou quatre ans, du pôle textile ancien qui ne marchait plus”, déclare le marchand Dominique Chevalier. Les tapis d’Aubusson ont, eux aussi, connu une période difficile, mais pour des raisons autres que la perte de confiance qui a suivi la guerre du Golfe. La chute de 30 à 40 % de leurs prix à partir du début des années quatre-vingt-dix s’explique par la concurrence née de la commercialisation à très bas prix de tapis neufs produits notamment en Roumanie, dans les pays du Caucase et en Chine. Les pièces d’époque Restauration ou Napoléon III ont ainsi subi une décote et n’ont toujours pas retrouvé le niveau de prix de 1990.

“Les productions de qualité, explique Dominique Chevalier, ont pâti de la concurrence de tapis tissés à partir de cartons anciens, qui présentaient  l’avantage de pouvoir être fabriqués au format désiré et suivant des couleurs librement choisies. Cela a joué énormément sur le marché du tapis ancien. Les décorateurs ont eu recours à ces fabricants et se sont désintéressés des tapis d’Aubusson”. Parmi les pièces incriminées figurent des Bakhtiar persans comme des tapis pakistanais, turcs ou égyptiens, souvent des imitations, et qui plus est de mauvaise qualité. Les Chinois se sont mis à produire, outre des tapis chinois, des imitations de tapis persans (Ispahan) très réussis qui ont inondé le marché.

Mais la crise n’a pas pour unique facteur le déversement de productions étrangères sur le marché français. Des explications sont aussi à chercher du côté de Drouot où se sont multipliées les ventes de tapis de médiocre qualité, contribuant à affecter un marché déjà mal en point. Il s’agissait de vacations organisées par des marchands, avec la complicité de commissaires-priseurs très heureux de pouvoir utiliser des salles libres de l’hôtel des ventes parisien. “Cela a tué complètement le marché du tapis, et il n’y a aujourd’hui pratiquement plus de ventes spécialisées”, assure Dominique Chevalier. Armand Deroyan n’hésite pas à dénoncer un autre secret de polichinelle : “Il était fréquent que des odeurs de tapis récemment fabriqués remontent des sous-sols de Drouot. Certaines vacations étaient composées à 99 % de marchandises neuves”. Plusieurs commissaires-priseurs ont été mis en examen (lire le JdA n° 51, 3 janvier). Même si entre-temps, la situation semble s’être assainie à Drouot, les ventes spécialisées sont devenues rares. Il est beaucoup plus fréquent de trouver des lots de tapis insérés dans des ventes comprenant des meubles et des tableaux.

Des prix en baisse
“Les prix pratiqués lors des ventes publiques ont chuté de 20 à 30 % depuis trois ou quatre ans”, confirme le marchand Jacques Kassapian, qui travaille en tant qu’expert à Drouot auprès de plusieurs commissaires-priseurs. La baisse a été plus importante encore pour les tapis caucasiens. Un Dozar, qui se vendait à Drouot 12 à 20 000 francs il y a cinq ou six ans, se négocie aujourd’hui 7 à 8 000 francs.

Les tapis d’Orient classiques, fins et fleuris, ont également souffert d’une nette désaffection, et leurs prix ont beaucoup baissé. Le goût des clients se reporte sur des pièces plus décoratives, provenant de Chine ou d’Orient. “Le tapis oriental n’est plus à la mode actuellement et se vend mal”, confirme Dominique Chevalier.

La crise n’a cependant pas affecté tous les textiles. Certains, au contraire, ont connu depuis 1990 des hausses de prix considérables. “Pour les tapis de la Savonnerie, la demande est toujours très forte et les prix sont importants, en vente publique comme chez les marchands. Pour peu que le tapis soit d’époque (XVIIIe siècle), ils dépassent fréquemment le million et peuvent atteindre 2 à 10 millions de francs”, poursuit Dominique Chevalier. Une très belle Savonnerie, bien conservée, s’est vendue 13,5 millions de francs chez Christie’s, il y a deux ans. “Ce sont des pièces très rares et très demandées, insiste Reynold Hadjer, antiquaire spécialisé en tapis et tapisseries. Un grand marchand en vendra une ou deux dans l’année. Pour une Savonnerie du XIXe, les prix sont moins élevés, de 300 000 francs à 1 million, selon les tailles. Il y a également de belles Savonnerie datant de l’entre-deux-guerres qui se vendent pour un prix équivalent aux pièces XIXe”. Dans les ventes publiques, une Savonnerie XIXe qui, il y a dix ans, valait 15 000 francs, se négocie aujourd’hui autour de 150 000 francs.

Tapis d’Aubusson
Les tapis d’Aubusson datant du XVIIIe siècle, à l’inverse des pièces XIXe, se sont appréciés. Leurs prix, qui ont remonté depuis 1990, varient en fonction de la qualité, de l’état de la pièce et de l’intérêt du dessin, de 80 000 à 220 000 francs, avec une moyenne de 130 000 francs. Pour Reynold Hadjer, “si vous voulez un joli tapis d’Aubusson, il faut compter une centaine de milliers de francs pour un XIXe  très moyen et jusqu’à un million pour un beau XVIIIe, les plus chers étant les Louis XV, Louis XVI et Directoire. Les tapis Empire sont, en revanche, moins onéreux”. Certaines origines suscitent plus d’intérêt que d’autres. C’est le cas des tapis indiens Agra, Mirsapour et Amritsar. “Les Agra se vendent très bien, confirme William Studer, commissaire-priseur à l’étude Boscher-Studer-Fromentin, alors qu’il y a dix ans, ils ne valaient rien du tout. Aujourd’hui, ils peuvent se négocier 50 à 60 000 francs”. Les tapis de collectionneurs très rares, tels les Lahore, au Pakistan, se vendent 500 à 600 000 dollars. “Les pièces de collection valent beaucoup plus cher à l’étranger qu’en France. Un beau tapis du Caucase à 400 ou 500 000 francs serait invendable à Paris, car il y a peu de clients capables de payer ces prix-là. La faiblesse du marché français peut s’expliquer aussi par le fait  que les marchands et les commissaires-priseurs n’ont pas aussi bien fait leur métier que leurs confrères étrangers”, souligne Reynold Hadjer.

Du côté des kilims, les prix varient selon l’ancienneté. Les kilims anciens se négocient entre 8 et 25 000 francs. Les pièces semi-anciennes (20 à 50 ans d’âge) sont vendues entre 3 à 7 000 francs, et les kilims neufs de 1 000 à 1 500 francs. Pour Éric Daumas, de la galerie Triff, “les prix des kilims anciens connaissent une hausse constante depuis une dizaine d’années.”

Une production exportée
“Les Français n’ont pas véritablement de goût pour les tapis. Ils n’aiment pas marcher sur leur capital. Dans certains intérieurs riches comprenant du très beau mobilier, il y a souvent des tapis de qualité médiocre. Pour eux, acheter un  tapis est un acte décoratif. Ce sont souvent des décorateurs qui organisent les intérieurs”, affirme Dominique Chevalier. Les clients français s’attachent beaucoup plus à l’aspect visuel, aux coloris, qu’à la texture, explique-t-on chez Hadjer.

Les vrais amateurs de textiles sont plus nombreux aux États-Unis et dans certains pays d’Europe. “Mes clients étaient avant 1988 aux deux tiers Français. Aujourd’hui, ils sont étrangers à 85 %, et 65 % d’entre eux sont originaires des États-Unis. Les autres viennent de Grèce, de Suède et d’Espagne”, précise Dominique Chevalier. Chez Reynold Hadjer, on est plus nuancé : “Cinquante pour cent de nos clients sont français. L’autre moitié de nos transactions est réalisée avec l’étranger, et les pièces vendues sont exportées essentiellement vers les États-Unis, l’Amérique du Sud, la Belgique et l’Angleterre. En France, il y a une demande pour le grand et beau tapis décoratif. Aujourd’hui, il y a moins de petits clients qui rentrent et achètent un tapis pour se faire plaisir. La demande se dirige vers les belles pièces. Aux États-Unis, le goût est imposé par les décorateurs américains, qui cherchent de grands tapis pâles, orientaux ou français”. Berdj Achdjian indique que 99 % de sa production est exportée. Gérard Benadava réalise, lui, la moitié de son chiffre d’affaires avec des clients français et l’autre moitié avec l’étranger. Il souligne que la clientèle “moyenne” tend à disparaître pour ne plus laisser sur le marché que des clients fortunés. S’agissant des tapis orientaux, les clients sont en grande majorité des Américains du Nord ; il y a toutefois quelques acquéreurs français et saoudiens. Ces derniers s’intéressent davantage aux tapis orientaux neufs de grande qualité, dont le prix a considérablement baissé.

Les collectionneurs
Qui sont les collectionneurs ? Peu nombreux à l’échelle européenne, de façon générale, ils le seraient encore moins en France. Dans l’Hexagone, les collectionneurs s’intéresseraient plus particulièrement aux tapis de nomades, aux petits tapis caucasiens, les Chirvan notamment, dont ils aiment connaître la tribu et la personne qui les a tissés. Pourquoi ce peu d’intérêt ? “Cela demande du temps. Il est plus facile d’être collectionneur de tableaux, parce qu’il y a beaucoup de références, des catalogues raisonnés et de nombreux livres. Il y beaucoup moins de publications en matière de tapis. Les rares collectionneurs sont très spécialisés et achètent des pièces bien spécifiques, des tapis turkmènes ou des tapis du Caucase, par exemple. Ils recherchent des pièces épurées et belles”. Le gros de la clientèle est constitué de gens qui achètent de beaux tapis de décoration pour aménager leur intérieur mais ne les considèrent pas comme des œuvres d’art. “En France, ce qui prime c’est d’avoir un tapis assorti à la couleur de son canapé, ajoute William Studer. Le client ne veut pas acheter une pièce chère, sachant qu’il va l’abîmer rapidement en marchant dessus. En outre, un tapis ancien représente un souci : il risque d’être brûlé par le soleil, il faut l’entretenir régulièrement, et éventuellement le faire restaurer”.

Les Italiens manifestent un goût  beaucoup plus marqué pour le tapis. Une pièce un peu usée, mais de belle qualité, ne rebute pas les collectionneurs. Ils sont davantage connaisseurs et apprécient un tapis comme une œuvre d’art. C’est le cas de Gianni Agnelli, l’ancien PDG de Fiat, grand client international qui achète de belles pièces anciennes. “En Italie, les antiquaires apprécient et savent ce qu’est un beau tapis, poursuit Reynold Hadjer. En France, ce n’est pas le cas”. On trouve aussi des collectionneurs en Allemagne et aux États-Unis. Bill Gates préfère les tapisseries : il en a acheté trois chez un marchand du quai Voltaire. “Il y a aussi de vrais collectionneurs en Europe du Nord et aux États-Unis, comme Marc Heckscher, grand amateur de tapis caucasiens, confirme Berdj Achdjian. Il a acheté à lui seul en deux ans, 1995 et 1996, plus que tous les musées français”.

Quels achats conseiller aux amateurs ? “Un tapis est un objet d’art qu’il faut choisir avec son cœur, insiste Gérard Nalbandian, de la galerie Métropole à Monte-Carlo. Le mieux est de rendre visite aux meilleurs marchands, de voir le plus possible de pièces, de les toucher et d’établir des comparaisons. Avant tout achat, il importe de tenir compte de la qualité tant de la laine que du tissage”. Le fait qu’il y ait des réparations d’usage à réaliser ne doit pas repousser l’acquéreur. Il ne faut pas, en revanche, que le tapis soit usé uniformément au point que l’on puisse apercevoir la trame. “Pour 20 à 40 000 francs, il est possible d’obtenir des chefs-d’œuvre absolus dans des catégories de tapis qui ne figurent pas parmi les pièces à la mode”, s’enflamme Berdj Achdjian. De son côté, Gérard Benadava signale que pour 25 à 50 000 francs, il est possible de se procurer de très beaux tapis du Caucase, et pour 70 à 80 000 francs des tapis d’Iran dont les prix ont beaucoup baissé : “Il faut cependant faire vite, car les prix commencent à remonter”.

Glossaire

Boteh : buisson fleuri, un des motifs les plus fréquents.
Chaîne : ensemble des fils parallèles situés sur la longueur d’un tissu.
Champ : partie centrale d’un tapis, encadrée par une ou plusieurs bordures, jusqu’à sept ou huit, et où se trouve le motif principal.
Coufique : motif de bordure, en particulier dans les tapis caucasiens de Chirvan, inspiré de l’écriture arabe archaïque.
Gül : motif octogonal typique des tapis d’Asie centrale.
Herati : losange entouré de quatre feuilles dentelées, un motif très utilisé dans les tapis persans.
Kilim : tapis tissé, et non noué, de toutes origines, avec des variantes comme le Soumak dans le Caucase.
Médaillon : motif central, simple ou multiple, d’un tapis, ayant parfois la forme d’un diamant.
Mihrab : motif en niche de prière, à l’image de celle de la mosquée.
Rinceau : ornement en forme de tiges stylisées, disposé en enroulement, surtout dans les tapis persans.
Saf : motif à niches de prière multiples.
Trame : ensemble des fils passés perpendiculairement aux fils de la chaîne.
Velours : texture du tapis noué, en laine, coton ou soie.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°60 du 9 mai 1998, avec le titre suivant : Un marché plus international que français, et en partie sinistré

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