Iconographie

Un Disney qui laisse sceptique

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 6 octobre 2006 - 692 mots

Foisonnante, l’exposition du Grand Palais se perd en conjectures pour tenter de hisser Walt Disney au rang des grands artistes. Une construction intellectuelle artificielle.

PARIS - L’annonce d’une exposition consacrée à Walt Disney dans ce temple des grandes manifestations d’art que sont les Galeries nationales du Grand Palais avait suscité l’étonnement et laissait présager le pire des manifestations commerciales. Autant rassurer tout de suite le visiteur : il n’en est rien, et hormis la scénographie de l’Atelier Mendini, digne d’un mégastore des Champs-Élysées, l’exposition reste bien ancrée dans le champ artistique. Se pose toutefois une autre question : à qui s’adresse cette manifestation ? Indubitablement, au vu du très faible nombre de films projetés, elle n’est destinée ni aux enfants ni aux cinéphiles, même si de nombreuses références à Lang, Murnau, Chaplin, Cukor ou Hitchcock y sont explicitées. L’exposition s’adresse résolument à l’amateur d’iconographie.

Son propos vise à démontrer, en confrontant œuvres d’art et planches originales issues des archives des studios Disney, que les films d’animation produits par la société américaine ont été nourris de multiples références culturelles et artistiques. Dès son premier court-métrage, Steamboat Willie (1928), dans lequel apparaît pour la première fois la souris Mickey, Walt Disney s’inspire en effet de la grande tradition de l’illustration européenne du XIXe siècle, de Benjamin Rabier à Beatrix Potter, en passant par Honoré Daumier et Gustave Doré. Il puise également ses thèmes dans la littérature européenne des fables et contes d’Ésope, Perrault ou Grimm, qu’il réinterprète souvent très librement. Autant d’ouvrages acquis en 1935 lors d’un séjour sur le Vieux Continent et destinés à enrichir la documentation des dessinateurs. Depuis le milieu des années 1920, Disney a en effet cessé de tenir le crayon – ce qui pose la question de la paternité de ses personnages – pour s’en remettre à un vivier de collaborateurs, dont de nombreux Européens formés aux beaux-arts.

De Blanche-Neige et les Sept Nains (1937) au Livre de la jungle (1967) – soit les longs métrages produits sous la direction de Walt Disney –, la présentation confronte les story-boards ou les esquisses préparatoires à leurs sources artistiques supposées. Supposées car hormis Fantasia (1940), le seul film relevant d’une ambition artistique affichée, les nombreuses sources évoquées paraissent souvent hypothétiques. Car si une influence de l’art nouveau, du symbolisme ou du préraphaélisme anglais paraît évidente, d’autres références semblent en revanche forcées. Comment penser, par exemple, que les dessinateurs des studios Disney aient eu l’occasion d’observer Les Lavandières de la nuit (vers 1861), un tableau du peintre breton Yan’Dargent, aujourd’hui conservé au Musée de Quimper ? Certaines images ont pu circuler par le biais de recueil compilant des reproductions, mais la présentation reste muette sur ce point et n’apporte pas l’once d’un élément de preuve. Or le jeu des comparaisons iconographiques peut s’avérer inépuisable. L’exposition s’apparente ainsi à une construction intellectuelle artificielle, qui tente d’ériger la production collective des studios Disney en art, certes populaire, mais nourri de références savantes. Pourquoi pas ? Mais la démonstration, qui aurait gagné en pertinence si elle avait été plus modeste mais aussi plus fouillée, s’égare par son ampleur et, au final, ne convainc guère. En revanche, elle a le mérite de démontrer que la culture artistique de Disney n’est pas celle de son siècle et que ce dernier ignore totalement les avant-gardes. Disney n’a par exemple jamais manifesté de sensibilité pour le cubisme de Picasso. Seul un certain surréalisme a trouvé grâce à ses yeux. En 1946, l’expérience de Destino, un film conçu en collaboration avec Salvador Dali – probablement plus attiré par le lucre que par l’art de Disney – a tourné au fiasco.

La dernière salle de l’exposition, présentant l’influence des personnages de Disney sur l’art contemporain, depuis le pop art, laisse sourire par l’absence de toute œuvre subversive détournant l’imagerie Disney. Mais égratigner l’icône n’était vraisemblablement pas l’objectif de cette exposition.

IL ÉTAIT UNE FOIS WALT DISNEY, AUX SOURCES DE L’ART DES STUDIOS DISNEY

Jusqu’au 15 janvier 2007, Galeries nationales du Grand Palais, 3 avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris, tél. 01 44 13 17 17, www.rmn.fr/galeriesnationalesdugrandpalais, tlj sf mardi 10h-20h, mercredi jusqu’à 22h. Cat., Éditions RMN, 336 p., 45 euros, ISBN 2-7118-5013-7

Walt Disney

- Commissariat général : Bruno Girveau, conservateur en chef, chargé des collections de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. - Commissariat : Guy Cogeval, directeur du Musée des beaux-arts de Montréal ; Pierre Lambert, historien du cinéma d’animation, Dominique Païni. - Scénographie : Atelier Mendini, Milan.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°244 du 6 octobre 2006, avec le titre suivant : Un Disney qui laisse sceptique

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