Dimanche 21 octobre 2018

Tu quoque, fili !

Les Van Loo peintres de père en fils

Le Journal des Arts

Le 17 novembre 2000 - 711 mots

Chez les Van Loo, la peinture fut pendant cinq générations une affaire de famille, soulignant ainsi que le phénomène dynastique dépassait largement la fonction royale. À travers l’exemple d’Abraham Van Loo et de ses deux fils, Jean-Baptiste et Carle, le plus doué de tous, le Musée des beaux-arts de Nice rappelle que le talent comme son absence ne sont pas héréditaires.

NICE - Corneille, Coypel, Boullogne, l’histoire de la peinture sous l’Ancien Régime est riche de ces familles de peintres se transmettant à travers les générations un savoir-faire, et souvent une manière. Ces affinités tendent à gommer les particularités de chacun, quand ils ne sont pas confondus les uns avec les autres. Et, souvent le discrédit jeté sur l’un a rejailli sur les autres. Rendre à chacun ses mérites, identifier ce que le fils doit (ou ne doit pas) au père ou au frère, tels sont les enjeux de l’exposition “Les Van Loo, fils d’Abraham”. En 1977, Nice avait offert, avec Nancy et Clermont-Ferrand, une rétrospective au plus doué des Van Loo, Carle (1705-1765). Aujourd’hui, trois membres de la famille sont réunis sur les cimaises du Musée des beaux-arts, Abraham-Louis (1653 ?-1712), le père, Jean-Baptiste et Carle, ses fils. Tous sont liés, à un titre ou à un autre, à la cité méditerranéenne, puisque Abraham y est mort en 1712 et que son fils Carle y a vu le jour en 1705, tandis que Jean-Baptiste n’hésitait pas à signer “J-B Van Loo Niceensis”. Ce dernier assurera la formation de Carle, de vingt et un ans son cadet, en même temps que celle de ses propres fils, Louis-Michel et François, l’emmenant dans ses nombreux voyages à Gênes, Turin, Rome ou Paris.

Peintre itinérant, Abraham l’avait été avant eux, trouvant refuge, pour d’obscures raisons (on a parlé d’un duel), du côté de Nice, après avoir abjuré sur le chemin sa foi protestante. Il devait faire dans la région des séjours prolongés de 1687 à 1694 et de 1699 à 1712, peignant essentiellement des tableaux d’autel (Apparition de la Vierge à saint Jacques le Majeur) pour les églises locales. De toute façon, sa manière maladroite ne lui laissait guère espérer mieux qu’une clientèle provinciale.

Un genre ignoré par le père
Ses fils devaient connaître une carrière bien plus prestigieuse et travailler pour des commanditaires de haut vol (rois, princes, cardinaux, etc.), car, si le talent n’est pas héréditaire, l’absence de talent ne l’est pas non plus. À part peut-être Saint Bernard dictant sa règle à un disciple, les œuvres de Jean-Baptiste (1684-1745) exposées ici ne trahissent guère l’influence paternelle. Reçu comme peintre d’histoire (le beau Diane et Endymion manque malheureusement ici), il exerça principalement son art dans un genre ignoré par son père, celui du portrait. Les deux effigies du jeune Louis XV suffisent à montrer la réussite à la fois sociale et artistique du peintre, même si l’expression des visages se révèle un peu faible.

Des toiles comme L’Éducation de l’amour ou Le Bain de Diane expriment mieux ce que son cadet a pu apprendre de lui. Mais la confrontation dans une même salle de ces tableaux avec Bethsabée au bain aurait sans doute aidé à éclairer cette “filiation”. Très tôt, Carle manifeste des aptitudes exceptionnelles, et l’exposition se concentre d’ailleurs sur ses années de formation et celles de ses premiers succès. S’il n’a pas été possible de déplacer les décors de Stupinigi, la grâce du dessin et sa science du coloris, qui resteront sa marque de fabrique, illuminent Le Sacrifice de Manué, la plus ancienne œuvre connue, Énée portant Anchise ou Le Mariage de la Vierge. Quant à La Présentation au Temple, un tableau d’autel parfaitement maîtrisé malgré son jeune âge (vingt ans), ses couleurs assourdies et sa rhétorique appellent naturellement la comparaison avec Jean Restout. Carle ne fut pas qu’un peintre frivole.

À côté de son morceau de réception, Marsyas écorché par ordre d’Apollon, de 1735, Thésée, vainqueur du taureau de Marathon (1733-1734) ménage une belle transition avec les collections permanentes, puisque Carle traitera le même thème dans un format monumental, une dizaine d’années plus tard. Mais c’est une autre histoire.

- LES VAN LOO, FILS D’ABRAHAM, jusqu’au 28 février, Musée des beaux-arts, 33 avenue des Baumettes, 06000 Nice, tél. 04 92 15 28 28, tlj sauf lundi 10h-12h et 14h-18h. Catalogue.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°115 du 17 novembre 2000, avec le titre suivant : Tu quoque, fili !

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