Cartographie

Tracés incertains

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 16 février 2016 - 685 mots

Sous le titre « L’asymétrie des cartes », le Grand Café à Saint-Nazaire offre une autre lecture des frontières, rendant visibles les rapports de force régissant le monde d’aujourd’hui.

SAINT-NAZAIRE - Pour qui ne sait que les gouvernements européens emploient une technologie très précise de reconnaissance vocale fondée sur les accents afin de tenter de vérifier les dires des candidats à l’asile politique quant à leur origine, cette œuvre de Lawrence Abu Hamdan est édifiante. Conflicted Phonemes (2012) pointe à l’aide de schémas, certes un peu abscons, comment les résultats de ces tests appliqués à des réfugiés somaliens sont faillibles et confondent souvent les Somaliens du nord du pays, non éligibles, avec leurs  compatriotes vivant au Sud, qui le seraient. En résulte le constat que les frontières sont poreuses, les déplacements légion, les accents hybrides et les cartes abstraites.

L’exposition « L’asymétrie des cartes », présentée à Saint-Nazaire simultanément au Grand Café et au LiFE, pourrait paraître opportuniste tant elle colle à une actualité des plus chaudes. Mais il s’agit d’une thématique à laquelle réfléchissait depuis longtemps Sophie Legrandjacques, la directrice du Grand Café. « Les notions de “frontières” sont un sujet très complexe, avec des implications géographiques et sociales, sur lequelles travaillent beaucoup d’artistes. Les frontières sont économiques, politiques et culturelles, mais nous avons aussi voulu donner une définition de la frontière au-delà du géopolitique et montrer des frontières invisibles ou dématérialisées », relève cette dernière.

Frontières dématérialisées mais bien réelles
Et de fait, si l’exposition explore les notions de tracé et de franchissement, elle ne s’en tient pas là et c’est bien ce qui est intéressant. Dans le registre de l’évocation physique de la frontière sont présentées au LiFE cinq vidéos du Mapping Journey (2008-2011) de Bouchra Khalili : des migrants dont on ne voit que la main tracent sur des cartes leurs déplacements, parfois aberrants, qu’ils commentent d’une voix neutre. Les expéditions ne sont pas toujours au long au cours, et un film rend compte de la difficulté de se rendre de Ramallah à Jérusalem-Est. Dans le film au titre explicite du Colombien Marcos Avila Forero, Coyuco. Sillage Ouijda Melilla. Un bateau disparaît en dessinant une carte (2012), le spectateur suit l’artiste se dirigeant vers l’enclave espagnole de Melilla, au Maroc, traînant derrière lui une barque qui se désagrège au fil du parcours.

Au Grand Café, nombre d’artistes s’attachent ainsi dans leur propos à l’exploration d’une forme de représentation décalée. Complètement « dématérialisée » apparaît de la sorte l’infranchissable frontière économique du Nigeria. Si le pays est la première puissance économique d’Afrique, les ressources pétrolières y profitent à très peu de nationaux, une réalité mise en scène de manière âcre et virulente par l’Américain Mark Boulos, dans une installation vidéo où se font face deux écrans (All That IS Solid Melts Into Air, 2008). Dans le premier film l’artiste suit des pêcheurs engagés dans l’action violente du Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger, l’un des hommes dressant l’implacable constat que « la société a fait d’[eux] des tueurs ». Dans l'autre des courtiers de la Bourse de Chicago spécialisés dans les hydrocarbures gesticulent et éructent.

C’est sur le registre de la plasticité mouvante que se lit efficacement la confrontation entre les œuvres d’Alexandre Apóstol et de Milena Bonilla. Le premier, vénézuélien, a repris des cartes de pays d’Amérique latine produites par un éditeur américain dans les années 1950 et les a déformées tout en y incrustant des personnages à peine visibles, manière de souligner l’emprise de l’Oncle Sam exercée sur la région (© W.M. Jackson, Inc., 2000). La seconde, colombienne, a converti l’aire de tous les pays du continent américain et indexé ces chiffres sur le cours du peso colombien afin de les traduire en pelotes de fil noir, pointant là la question de la valeur économique des territoires (Size/To Sell Or To Rent, 2006).

L’exposition pose ainsi que le défi des migrations, mouvements et tracés de frontières relève d’une recomposition sans cesse renouvelée, même si elle demeure insoupçonnable et insoupçonnée.

L’ASYMÉTRIE DES CARTES

Commissaire : Sophie Legrandjacques, directrice du Grand Café, centre d’art contemporain
Nombre d’artistes : 8
Nombre d’œuvres : 13

L’ASYMÉTRIE DES CARTES

Jusqu’au 10 avril, Le Grand Café, place des Quatre-z’Horloges, 44600 Saint-Nazaire, tél. 02 44 73 44 00, www.grandcafe-saintnazaire.fr ; LiFE, boulevard de la Légion-d’Honneur, 44600 Saint-Nazaire, tél. 02 40 00 41 68, lifesaintnazaire.wordpress.com, tlj sauf lundi 14h-19h, mercredi 11h-19h, entrée libre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°451 du 19 février 2016, avec le titre suivant : Tracés incertains

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