Jeudi 12 décembre 2019

Toutes les émotions de Per Kirkeby

Entretien avec l’artiste danois qui expose à Paris et Londres

Le Journal des Arts

Le 13 mars 1998 - 870 mots

Peintre, poète, sculpteur et cinéaste, Per Kirkeby crée sur tous les fronts. D’abord géologue à la fin des années cinquante, proche ensuite du groupe Fluxus, la réputation du Danois a grandi progressivement en Scandinavie et en Allemagne. À Paris, l’exposition du Musée d’art moderne « Visions du Nord » présente jusqu’au 17 mai un ensemble de toiles et une structure en briques. Parallèlement, Nick Serota, qui avait déjà organisé une exposition personnelle de l’artiste à la Whitechapel Gallery en 1985, l’a invité à la Tate. Kirkeby a installé dans les Duveen Galleries des sculptures en bronze, des peintures monumentales et une énorme structure en briques (jusqu’au 26 mai). Il répond à nos questions.

L’Œuvre en briques que vous avez construite à la Tate Gallery a été conçue spécialement pour les Duveen Gal­leries. Aviez-vous d’une façon ou d’une autre l’intention d’être subversif ou d’attaquer cet espace ?
Non, mais quand j’ai visité les lieux, je me suis dit : “Ce sont de très grands espaces”. J’y avais vu l’an dernier l’exposition de Luciano Fabro – très discrète, élégante –, et j’ai décidé au contraire de ne pas être discret. Quand Nick (Serota) et moi avons commencé à parler de l’exposition, il m’a demandé de créer une œuvre en briques. Je lui ai répondu qu’il n’en était pas question, que je n’en faisais plus pour l’intérieur et que j’avais dépassé ce stade. Je fais des œuvres à grande échelle et je construis aussi des maisons avec des fenêtres, des portes et des toilettes. Je me sens perdu à travailler à l’intérieur. Puis, en développant l’idée de présenter ensemble  des tableaux et des sculptures en bronze, j’ai soudainement ressenti le besoin de quelque chose de plus grand dans ces galeries, où mes tableaux, si l’on n’en accrochait que six, auraient l’air perdus. En quelque sorte, le mur de briques a créé un espace pour chaque tableau. Il est aussi une structure intéressante, si bien que j’ai fait d’une seule pierre plusieurs coups.

C’est donc davantage qu’une simple structure d’encadrement ?
Bien sûr. Elle est extrêmement simple par certains aspects, comme toutes mes sculptures en briques. Cependant, quand on la longe ou même quand on la regarde de loin, elle a vraiment l’air d’un volume sans pour autant jamais cesser d’être un mur. C’est une expérience complexe que de la traverser. Il me semble qu’avec de telles créations, l’art peut changer la conscience de l’espace. C’est une des façons dont l’art peut véritablement changer quelque chose. Notre perception est bouleversée et perturbée.

Comment jugez-vous la presse britannique, obsédée par la Tate Gallery et les briques depuis que celles de Carl Andre ont causé un énorme scandale ? Étiez-vous conscient de la polémique “Est-ce de l’art ?”
Non, j’ai été un peu surpris. D’une certaine façon, je trouve qu’il vaut mieux que la presse publie ce genre de bêtise que rien du tout. Mais je ne crois pas que cela se produirait au Danemark, où même la plus stupide des revues n’aurait pas l’idée de lancer ce genre de débat : “Il ne l’a pas réalisée, ça ne peut donc être de l’art”, ou encore “Ce n’est pas une œuvre d’art si elle n’est pas de la main de l’artiste”. À cela, je réponds : “Écoutez ! Et les sculpteurs classiques ? Ils ne dégrossissaient pas le marbre tout seuls. Ils se faisaient aider par de nombreux artisans. Pensez aussi à Henry Moore et à ses grands bronzes. Il construisait ses maquettes puis surveillait la façon dont ses assistants les réalisaient. Ensuite, il faisait venir des professionnels de Berlin qui les coulaient dans le bronze”.

Votre poésie, votre peinture, votre sculpture et vos œuvres plus architecturales traitent-elles des mêmes sujets ou établissez-vous une différence entre elles ?
Je crois que tout est lié et naît d’un besoin de saisir quelque chose de très difficile à définir. Certaines personnes, qui préfèrent les sculptures en briques, très conceptuelles, plus intellectuelles d’une certaine façon et plus proches de l’art minimal, ignorent mes tableaux. D’autres, au contraire, regardent mes tableaux, qu’elles trouvent beaux et sensuels, mais les œuvres en briques leur paraissent trop froides. Pour moi, tout est mêlé : structure, espace, qualités tactiles, la façon dont la lumière joue sur la surface. Peinture et sculpture traitent de la même chose.

J’ai pourtant lu que vous vous considérez avant tout comme un peintre. Est-ce vrai ?
Oui, malgré ce que je viens de dire, ou à cause de cela. Mais beaucoup sont déroutés par l’ensemble de mon travail, parce qu’ils ont perdu l’habitude de regarder des tableaux. Ce qu’ils regardent, c’est quelque chose qui se compose d’huile sur une toile, mais qui est avant tout un concept, une façon d’illustrer des idées. Mes tableaux sont véritablement des peintures dans le sens où ils vont bien au-delà d’un concept ou d’une idée. Je veux réellement peindre en déversant toutes mes émotions sur ma toile, en utilisant toutes sortes de matériaux et d’éléments. Mes tableaux ont quelque chose de kitsch – ils sont très sentimentaux, et c’est ce que je veux. C’est très facile de purifier ces peintures, de les rendre très artistiques et délicates, mais cet acte n’engendre aucun risque et n’a rien à voir avec la vraie vie. La vie est vraiment kitsch.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°56 du 13 mars 1998, avec le titre suivant : Toutes les émotions de Per Kirkeby

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