Art moderne

XIXE SIÈCLE

Tissot l’insaisissable

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 5 juillet 2020 - 877 mots

PARIS

Fortement influencé par le préraphaélisme, l’artiste français qui vécut longtemps à Londres donna une image glamour de l’Angleterre victorienne et consacra ses dernières années à l’orientalisme appliqué à la vie de Jésus. L’artiste déroute et séduit aujourd’hui comme de son vivant.

James Tissot, Partie carrée, 1870, huile sur toile, 120 x 145 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Photo MBAC
James Tissot, Partie carrée, 1870, huile sur toile, 120 x 145 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.
© Photo MBAC

Paris. Aucune grande rétrospective n’avait été consacrée à James Tissot (1836-1902) en France depuis 1985, même si quelques expositions ont eu lieu, par exemple à Nantes en 2005-2006. Le commissaire en était déjà Cyrille Sciama, co-commissaire avec Marine Kisiel et Paul Perrin de la présente rétrospective. Alors que son étape américaine portait un sous-titre très descriptif (« La mode et la foi »), le Musée d’Orsay a choisi « L’ambigu moderne ». Un parfait résumé du parcours de James (pseudonyme de Jacques Joseph) Tissot dont témoignent une centaine d’œuvres et documents.

En prologue à l’exposition, son Autoportrait (vers 1865) le montre en retrait, le visage à demi caché par sa main. Or, à cette époque, il connaissait déjà la réussite, exposant beaucoup, notamment à Londres. Il entreprit bientôt la construction d’un hôtel particulier. En 1867 ou 1868, son ami Edgar Degas a fait son portrait, probablement dans le bel atelier dont il disposait alors. Là encore, l’image qu’il renvoie ne correspond pas à son statut d’artiste à la mode. Dès ce premier contact avec Tissot, le visiteur comprend qu’il ne faudra pas se fier aux apparences.

D’aucune école

La première salle, qui constitue un retour en arrière vers 1860, éclaire l’esprit des deux portraits. On y voit des tableaux inspirés avec bonheur par l’art ancien mais qui furent reçus comme des pastiches par une partie de la critique. En Angleterre, les préraphaélites avaient construit leur notoriété sur de tels fondements, mais, en France, le critique Paul de Saint-Victor railla ces « contrefaçons pédantesques ». Dans la décennie suivante, Tissot s’adapta en devenant un portraitiste mondain. Il vendait aussi très bien ses scènes de genre. Cependant, il pâtissait de n’être d’aucune école : Les Deux Sœurs (1863) sont modernes, dans la suite de Whistler, et annoncent La Dame à l’ombrelle de Courbet qui est de 1865 ; les portraits de groupe comme Portrait de la famille du marquis de M. (1865) ou Le Cercle de la rue Royale (1866) puisent dans les conversation pieces anglaises du XVIIIe siècle ; quant à Partie carrée (1870, [voir ill.]), c’est une œuvre qui joue au réalisme historique dans la veine d’un Ernest Meissonier…

Émigré à Londres après la Commune, le Français entreprit de peindre la vie moderne dans le style du réalisme préraphaélite. Mais il dérouta profondément les Anglais en ne donnant aucun sens moral à ses scènes de genre qui, souvent, ne laissent même pas deviner ce qu’il s’y passe réellement. Ces icônes de l’Angleterre victorienne sont des sortes d’arrêts sur image et doivent peut-être leur force à la photographie, dont Tissot se servait pour faire connaître sa production et tenir ses archives, mais aussi pour préparer ses peintures.

Spiritisme et spiritualité

Resté en relation avec la France où il continuait d’exposer et de vendre, le peintre s’était remis à l’eau-forte. Ses estampes reproduisaient tout ou partie de ses œuvres et il réalisait des illustrations pour des livres. Il commença également à produire des émaux et entreprit de réaliser des décorations d’intérieur pour certains clients. Il faut sans doute plus voir, dans cette multiplication des moyens d’expression, une diversification, à l’image de celle que prônaient les préraphaélites, qu’une course aux revenus. D’ailleurs, Tissot continua toute sa vie à créer de petits objets décoratifs pour son propre usage. Si l’exposition montre trop peu d’estampes, technique dont il est maître, elle permet en revanche d’apprécier sa créativité en matière d’émaux.

En novembre 1882, cinq jours après la mort de la jeune Kathleen Newton avec laquelle il vivait depuis 1876, Tissot rentra définitivement en France où il se remit à travailler. Il exposa sa deuxième série de « L’Enfant prodigue » (1880), un thème déjà traité dans les années 1860 et dans lequel le peintre retrouvait peut-être le jeune homme qu’il avait été, partant s’installer à Paris pour devenir artiste. Inconsolable, il pratiquait le spiritisme et, en mai 1885, il entra en communication avec l’esprit de Kathleen : il peignit L’Apparition médiumnique dont la lumière rappelle celle de The Light of the World du peintre préraphaélite William Holman Hunt. Le mois précédent, il exposait un cycle d’œuvres de grand format dédié aux Parisiennes ; au Musée d’Orsay, un espace reconstitue en partie cet événement avec, notamment, le célébrissime Ces dames des chars (vers 1883-1885). Il envisageait une souscription pour un album d’estampes accompagnées de textes littéraires, mais le projet échoua. À la fin de l’année, alors qu’il se trouvait dans l’église Saint-Sulpice pour préparer un nouveau tableau du cycle, il eut une vision du Christ et s’engagea à mettre son art au service de sa foi. Il partit l’année suivante, dans les pas du même William Holman Hunt, pour un premier voyage en Palestine qui devait nourrir une série d’aquarelles destinées à illustrer La Vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, tandis qu’un second périple lui fournirait la matière des aquarelles de La Sainte Bible. Avec ces œuvres dont on peut voir quelques exemplaires à Orsay et qui furent montrées dans le cadre d’expositions itinérantes et publiées, il toucha le grand public, créant une imagerie orientaliste dont s’inspire encore le cinéma.
 

James Tissot, L'Arche de l'Alliance traverse le Jourdain, 1896-1902 Série L'Ancien Testament. © The Jewish Museum, New York, Dist. RMN-Grand Palais
James Tissot, L'Arche de l'Alliance traverse le Jourdain, 21,4 × 27,6 cm, 1896-1902, série L'Ancien Testament.
© The Jewish Museum, New York, Dist. RMN-Grand Palais
James Tissot. L’ambigu moderne,
jusqu’au 13 septembre, Musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, 75007 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°549 du 3 juillet 2020, avec le titre suivant : Tissot l’insaisissable

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