Tiepolo, dans les voûtes célestes

L'ŒIL

Le 1 novembre 1998

L’homme, malingre, courtois, d’une bonhomie toute badine, surnommé en son temps « Tiepoletto » par les Vénitiens, est sans doute l’artiste le plus controversé du Settecento.

Dernier des Vénitiens pour certains, premier des nouveaux maîtres pour d’autres, Giambattista Tiepolo fut celui qui « inaugura le modernisme », selon les termes de Ruskin. Tiepolo fut un décorateur infatigable, un génial improvisateur, dont on ne peut qu’admirer la prodigieuse puissance créatrice. De Venise, sa ville natale, à Madrid, où il s’éteint, en passant par l’Allemagne et la Russie, il transporta son talent dans toute l’Europe, inscrivant aux murs palatiaux, aux voûtes ecclésiales le témoignage prolixe de son talent. La Résidence du Prince Evêque de Würzburg, son chef-d’œuvre, ne comporte pas moins de six cents mètres carrés peints de la main même du maître. Winckelmann raillait pourtant cette effusion picturale : « Tiepolo fait plus en un jour que Mengs en une semaine, mais celui-là, à peine vu, est oublié, alors que celui-ci demeure immortel ». Il faut dire que le style de Tiepolo est bien éloigné de l’art sobre du néoclassicisme, comme il le fut, plus tôt, du réalisme de son maître Piazzetta, des fluides arabesques du rococo ou de la peinture mondaine et légère d’un Longhi. « L’esprit des idylles, des bergeries, ce n’était pas pour lui » note l’historien de l’art Rudolf Wittkower. Tiepolo joue le grand répertoire classique sur un mode héroïque ; la grande manière est son style, l’allégorie, son langage, la fresque son mode d’expression favori. Dans ses compositions à grand spectacle, il aime célébrer le sacré, les apothéoses divines ou les riches heures des familles illustres – ainsi l’Arrivée d’Henri III à la Villa Contarini, la seule fresque de Tiepolo conservée en France. L’artiste inscrit ses scènes dans des architectures irréelles, posées sur de vastes ciels qu’il aime creuser de gouffres de lumière, emportant le spectateur dans l’œil du cyclone, qui le détache de la pesanteur terrestre. Il perpétue ainsi, dans la plus pure tradition vénitienne de lumière et coloris, les stéréotypes baroques, s’affichant en complet décalage avec son époque qui s’oriente vers un plus grand naturalisme, à mesure que s’opère une désacralisation, une évacuation du signe, du symbole, de l’Idée. C’est un peu comme si l’artiste mettait en scène, pour des monarchies déclinantes ou des Princes Evêques au souffle divin un peu court, un ultime divertissement vénitien, évocation nostalgique d’une puissance perdue. Pourtant, Tiepolo sut parfois quitter ses « voûtes célestes », pour se rapprocher de la vie et de l’art de son temps. Dans ses petits formats, ses toiles de vieillesse, au hasard de ses esquisses ou dessins préparatoires, on pénètre un univers plus profond, plus méditatif, plus révélateur de sa personnalité...    
Son œuvre gravée – qui sera présentée en totalité au Petit Palais – constitue un bon exemple de ces échappées vers un monde plus intime, contrastant avec son style officiel. Où l’on découvre, notamment dans ses Caricatures et la série des Pulcinella, un Tiepolo surprenant, doué d’une remarquable fantaisie inventive, et qui trempait parfois ses poinçons ou ses pinceaux dans le curare. Tiepolo aurait-il sacrifié son talent à la décoration et au luxe, délaissant les registres plus sincères du cœur et du vécu ? « Bien plutôt, comme le suggère Yves Bonnefoy, il est celui qui dans le signe maintient l’éclat là où la substance se perd (...) ; en fait il aura donné à l’art d’Occident sa dernière grande lumière sinon surnaturelle du moins métaphysique ». Plus tard, un peintre espagnol puisera pourtant aux sources mêmes du maître vénitien : Francisco de Goya y Lucientes.

Musée du Petit Palais, jusqu’au 24 janvier, cat. 320 p., 250 ill. dont 150 en couleur, 340 F et Musée Jacquemart-André, jusqu’au 20 janvier. À lire : Svetlana Alpers et Michael Baxandall, Tiepolo et l’intelligence picturale, éd. Gallimard, 400 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°501 du 1 novembre 1998, avec le titre suivant : Tiepolo, dans les voûtes célestes

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