Jeudi 24 septembre 2020

Industrie

Tallon, un designer à grande vitesse

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 27 septembre 2016 - 800 mots

Le Musée des arts décoratifs consacre une exposition – qui aurait mérité plus d’espace –à l’auteur du train Corail ou de l’Eurostar, mais aussi d’une multitude d’objets du quotidien.

PARIS - On pouvait rêver et s’attendre à voir un TGV dans la nef du Musée des arts décoratifs, à Paris. N’y avait-on pas fait entrer, en 2011, une vingtaine de bolides de la collection Ralph Lauren ? Ou honoré, rayon designers en 2013, le jeune duo français en vogue, Ronan et Erwan Bouroullec, seulement quinze ans d’activité au compteur ? Pour cette première grande rétrospective qui lui est consacrée en France, feu Roger Tallon (1929-2011), père du design industriel hexagonal, devra se contenter d’un espace moins prestigieux, en l’occurrence… la galerie d’étude. Maigre rétribution pour celui qui, trois ans avant sa disparition, avait fait don à l’institution d’un trésor : la totalité de ses archives personnelles, soit 88 cartons de documents et une centaine d’objets et de maquettes. Tallon serait-il moins « rentable » que le Bauhaus, l’école d’art allemande qui occupera, fin octobre, la fameuse nef ? Bref, point de coup d’éclat ni de scénographie hardie pour ce créateur ô combien audacieux, mais, à l’inverse, une exposition sage et didactique, soigneusement déployée sur des podiums et des vitrines au style seventies.

Design global

Roger Tallon est avant tout connu pour être l’auteur, à partir des années 1970, de plusieurs spécimens notoires du transport ferroviaire, à commencer par le train Corail et le TGV Atlantique, mis en service respectivement en 1975 et 1989, suivis, dans les décennies suivantes, de l’Eurostar ou du TGV Duplex. Comme le montre une série de maquettes, dessins et films, l’homme y a distillé toute sa science et sa vision en matière de « confort sur rail », notion dont Tallon usera justement, grâce à une judicieuse contraction, pour baptiser le futur train… « Corail ». Dans une vitrine, on peut d’ailleurs découvrir quelques pages de carnets truffées de jeux de mots.

Au rayon ferroviaire, pendant deux décennies (1975-1994), le designer sera au sommet de son art. Dès le Corail, il affiche à l’envi un « design global » qui intègre une multitude d’aspects : ergonomie et recherche de bien-être, couleurs, signalétique… Au TGV, il forge ce fameux « nez » en biseau, qui présente des saillies atténuées et un aérodynamisme plus développé. « Est-il beau ? », demande un journaliste à Tallon, dans une vidéo ici diffusée. « Je trouve qu’il a une certaine tronche, oui ! », rétorque le designer. Outre sa vitesse, son esthétique fera la renommée du « train à grande vitesse » français.

Ce dessein/design global, Roger Tallon l’a, en réalité, assimilé très tôt, puisqu’il caractérisait les méthodes dispensées par les firmes américaines Caterpillar France et DuPont de Nemours pour lesquelles il œuvre au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1950, le fabricant belge La Mondiale confie au designer le soin de repenser ses tours à métaux. Tallon ne se contente pas d’un simple « toilettage », mais fait évoluer la conception générale des engins. Et affiche, en filigrane, un intérêt certain pour les technologies et les machines. Ses domaines d’intervention ne cesseront de s’étendre : téléviseurs, dont la célèbre Téléavia P111 ; montres, avec la légendaire Mach 2000 de Lip ; électroménager (Peugeot Frères) ; luminaires (Erco) ; machines à écrire (Japy) ; projecteurs de diapositives (Kodak) ; caméras (Pathé) ; bidons d’huile moteur (Elf) ; chaussures de ski (Salomon) ; sans oublier des assises (tabouret Cryptogramme, chaise Wimpy, siège de bureau Médius…) ou des services pour la table (Salvatore Oliveri, Raynaud, Daum, Ravinet d’Enfert, Cristal de Sèvres…). Roger Tallon fut sur tous les fronts. On lui doit plus de 400 produits.

Pour la galerie parisienne Lacloche, il dessine un mobilier intitulé « Module 400 », dont de drôles de sièges hérissés de picots en mousse noire que les spectateurs les plus perspicaces auront remarqué dans La Piscine (1969), le film de Jacques Deray. Designer industriel dans l’âme, Roger Tallon a eu néanmoins très tôt conscience de la dimension culturelle du design, accompagnant certains artistes, tels Arman ou César, dans leurs expérimentations de matériaux. En 1973, Tallon imagine même la maquette d’une nouvelle revue artistique, Art Press, une charte graphique « systématique et combinatoire, facile à appliquer » et, aujourd’hui encore, quasi inchangée.

Des paroles dans quelques courtes vidéos mises à part, le visiteur regrettera de ne pas entendre le passionnant Tallon parler autant de son travail que son compère Pierre Paulin (1927-2009) dans la rétrospective que vient de lui consacrer le Centre Pompidou, à Paris (lire le JdA no 459, 10 juin 2016).

Roger Tallon

Commissaires : Dominique Forest, conservatrice en chef du département moderne et contemporain au Musée des arts décoratifs de Paris ; Françoise Jollant-Kneebone, historienne du design
Scénographie, graphisme et direction artistique : H5

Roger Tallon, Le design en mouvement

jusqu’au 8 janvier 2017, Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris, tél. 01 44 55 57 50, tlj sauf lundi 11h-18h, noctune le jeudi à partir du 18 octobre, www.lesartsdécoratifs.fr, entrée 11 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°464 du 30 septembre 2016, avec le titre suivant : Tallon, un designer à grande vitesse

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