Struth à la rencontre de Sander

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 1 mars 2003

Mettre en regard les rigoureuses typologies de Thomas Struth et les inventaires sociologiques de son aîné August Sander pourrait être tentant, et sans doute conceptuellement justifié ; expérience d’ailleurs entreprise par le jeune musée d’Art contemporain de Siegen. Pour cette fois, les deux photographes ne sont pas rassemblés sous la bannière attendue, celle du portrait, pratique pourtant familière à l’un et à l’autre. On connaît en effet Sander pour son extraordinaire série de photographies, les Hommes du XXe siècle, amorcée en 1925. Cette gigantesque étude de l’Allemagne de Weimar, restée inachevée, se comprend comme une typologie en images, bâtie sur une série de portraits, d’échantillons d’une humanité déclinée par professions et classes sociales. La rigueur de Sander, la cohérence de ses séries photographiques, l’honnêteté de son regard l’ont désigné comme un précurseur de la photographie conceptuelle. Dans son sillage, Struth s’est également appliqué, avec un principe de sérialité et une neutralité similaires, à composer des ensembles de portraits sans allusion psychologique ou narrative. L’exposition choisit ici de rapprocher les deux artistes sous un angle moins connu, celui du paysage : neuf très grands formats pour Struth et une soixantaine de tirages pour Sander. À la fin des années 1990, Struth amorce la série des Paradises, ensemble de clichés figurant sous-bois, forêts et jungles, des quatre coins du monde. Les images sont coupées de leur contexte, cadrées sans hiérarchie ni point dominant, révélant une foule de détails invisibles au premier abord. Denses, luxuriantes, privées de ciel, d’horizon et de présence humaine, elles exigent un long temps de lecture et dévoilent progressivement un ordre interne ignoré. On retrouve le même goût du cadrage unique, de la frontalité et de la netteté dans les paysages de Sander, photographiés entre 1906 et 1953, ceux-ci portant la trace de la main de l’homme. L’exposition propose finalement et à juste titre, l’agrandissement de la famille conceptuelle au-delà de Bernd et Illia Becher, traditionnellement désignés comme les parents de l’objectivité photographique à la fin des années 1950. Comme eux, Sander et Struth auraient pu justifier leur travail par le refus d’idéaliser le monde et de « le rendre plus reconnaissable ».

SIEGEN, Museum für Gegenwartskunt, Unteres Scloss 1, tél. 02 71 40 577, jusqu’au 30 mars.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°545 du 1 mars 2003, avec le titre suivant : Struth à la rencontre de Sander

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