Samedi 15 décembre 2018

Rétrospective

Stieglitz, le passeur

Le Journal des Arts

Le 17 décembre 2004 - 774 mots

Le Musée d’Orsay, à Paris, consacre une importante exposition à l’œuvre du photographe, galeriste et éditeur new-yorkais.

 PARIS - Alfred Stieglitz est peu connu en France et en Europe ; la rétrospective que Washington lui a consacrée en 2001 n’est d’ailleurs pas venue chez nous. Bien que l’histoire de la photographie soit de plus en plus étudiée, Stieglitz a encore le handicap d’appartenir pleinement à la culture américaine, tout en se situant toujours à la charnière des remodelages de cette culture. Né aux États-Unis en 1864 de parents allemands, ingénieur formé à Berlin où il se passionne pour la photographie, sa carrière se déroule sur cinquante ans (1887-1937). Devenu vers 1900 le chef de file de la photographie américaine, bien introduit dans les milieux d’affaires de New York (centre névralgique du pays), il joue le rôle de passeur de l’art européen le plus moderne et celui de promoteur des idées les plus hardies de ses amis artistes. Détail symbolique mais révélateur : c’est lui qui réalise la photographie de l’urinoir (Fountain, 1917), ready-made de Marcel Duchamp pour sa publication dans The Blind Man, l’éphémère revue dada du même Duchamp. L’homme est complexe, multiple, secret, mais entreprenant et fédérateur, et c’est ce passionnant foisonnement de l’art moderne à New York et les intrications de l’art photographique que le Musée d’Orsay choisit d’analyser en réduisant du reste la période (1905-1930). Redisons-le, c’est un sujet hétérogène, plus aisé à disséquer dans un catalogue qu’à développer sur des cimaises ; la première et grande salle tient pourtant le pari, présentant en son centre une reconstitution évocatrice de l’exposition Brancusi dans la galerie de Stieglitz. Il s’agit de combiner tout à la fois les rôles de l’un des plus talentueux photographes pictorialistes, du fédérateur de Photo-Secession et de ses représentants les plus modernistes, de l’éditeur de Camera Work (1903-1917, 50 numéros), la somptueuse revue photographique, du technicien très exigeant (plus de 400 planches en héliogravure), du directeur de galerie sur la Cinquième Avenue (The Little Galleries of Photo-Secession en 1905, puis 291), proposant aux New-Yorkais sceptiques les dessins de Rodin, les œuvres de Matisse, Toulouse-Lautrec, Cézanne, Brancusi...
Mais aussi du photographe de New York, qui transforme sa vision de la ville en manifeste esthétique : de neige et brouillard de Winter Fifth Avenue (1893) aux gratte-ciel et fumées industrielles de The City of Ambition (1910). Le choix des tirages originaux pour Stieglitz et ses coéquipiers de Photo-Secession est remarquable, il met l’accent sur cette maîtrise, inégalée par les européens, des subtilités du tirage platine ou du double tirage sur deux couches superposées de platine et de gomme bichromatée bleutée (The Rudder, de Coburn, 1905). Cette qualité du tirage pour Spring-Triptych de C.H. White, l’épreuve géant de Rodin, Le Penseur par Steichen, le tour de force de son Flat Iron (1904, gomme bleu-vert sur palladium, 48 x 38 cm !) valent à eux seuls le détour, sans compter la photogravure grand format du Steerage de Stieglitz ou son portrait de John Marin. Tous des chefs-d’œuvre de l’artisanat photographique.
L’opposition entre le matériau photographique et les pigments de la peinture est ici flagrante, car Stieglitz lui-même créé cette confrontation au sein de sa galerie et de sa revue. L’exposition met l’accent sur l’influence de Picabia sur les jeunes peintres américains, notamment par l’entremise de Marius de Zayas. Leur perception des œuvres européennes, les particularismes américains, l’imbrication de la tradition et de la nouveauté sont parfois difficiles à saisir, le propos de l’exposition n’étant pas de dresser un bilan des courants américains sur une aussi longue période. Découvrir Max Weber, Marsden Hartley, John Marin, et surtout Arthur Dove, malgré les restrictions de prêts internationaux, est déjà une aubaine.

Fragments corporels
Enfin vient Georgia O’Keefe, en 1916, de plus de vingt ans sa cadette. Stieglitz s’installe avec elle et entreprend, en 1918, son portrait multiple et éclaté, un work in progress par fragments corporels, portraits, nus, mais aussi Feet, Breasts, Hands and Thimble, Torso : de magnifiques tirages également. Il y a trop peu d’épreuves de Sheeler ou de Strand pour leur rendre justice, trop peu d’Equivalents de Stieglitz pour en comprendre la nouveauté, mais ce serait sans doute une autre exposition et l’on est déjà en 1927. Il reste à voir, avant de sortir, le rare mais déterminant petit film de Strand et Sheeler, Manhattan, Fumée de New York (1920, 11 min).

NEW YORK ET L’ART MODERNE. ALFRED STIEGLITZ ET SON CERCLE (1905-1930)

Jusqu’au 16 janvier, Musée d’Orsay, 62, rue de Lille, 75007 Paris, tél. 01 40 49 48 14, www.musee-orsay.fr, tlj sauf lundi et jours fériés, 10h-18h et 21h45 le jeudi. Catalogue, éd. RMN/El Viso, 352 p., 250 ill., 54 euros, ISBN 2-7118-4833-5.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°205 du 17 décembre 2004, avec le titre suivant : Stieglitz, le passeur

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