Mercredi 13 novembre 2019

Exploration

Sous les pavés d’Almarcegui

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 21 mai 2013 - 642 mots

Au Crédac d’Ivry, l’artiste espagnole conceptuelle Lara Almarcegui livre une lecture scientifique du bâti des villes.

IVRY-SUR-SEINE - « Les carrières souterraines s’étendent sur près de 2,50 km2, superficie qui invite à comparer le sol d’Ivry à un gruyère. L’excavation de bancs de calcaire sur des dizaines d’hectares a vidé le sous-sol […]. Après l’arrêt de l’exploitation, certaines galeries sont remblayées et d’autres sont laissées à l’abandon. Quelquefois, sous l’effet du poids des terres supérieures, le banc rocheux formant le ciel de carrière se décroche et tombe dans les cavités… »

Où l’on apprend donc avec force détails que la commune d’Ivry-sur-Seine est bâtie sur un sous-sol des plus fragiles, puisque constitué d’un calcaire prisé par les métiers de la construction et qui, pendant longtemps, fut extrait allègrement afin de fournir Paris. Ces détails sont-ils contenus dans un rapport officiel produit par une administration quelconque ? Nullement. C’est l’artiste Lara Almarcegui qui, entre autres activités, représentera cette année l’Espagne à la Biennale de Venise et livre ce constat (et bien d’autres) dans un petit livre d’artiste intitulé Ivry souterrain, publié par le Crédac-Centre d’art contemporain d’Ivry, où elle est en outre conviée à livrer un beau panel de son travail.

Radiographie d’un territoire
Connue pour être une sorte de baroudeuse qui ne déteste rien tant que les espaces trop dessinés, trop architecturés, l’artiste, partout où elle passe, s’attelle à une lecture peu commune des espaces qui le plus souvent confine à une révélation, étayée par de solides recherches. De certaines villes, elle propose des portraits en creux, en dévoilant par exemple leur « composition » en quelque sorte ; comme lorsque froidement elle semble se contenter de lister sur un mur la proportion des principaux matériaux de construction que l’on y retrouve. Ainsi apprend-on que, curieusement, le plastique tient une place prépondérante à São Paulo (Matériaux de construction São Paulo, 2006) tandis que, sans surprise cette fois, la pierre domine dans le centre de Dijon (Matériaux de construction, Dijon Centre Historique, 2005) et le bois à Lund, en Suède (Matériaux de construction, Lund Centre Historique, 2005). Le tout ne relève pas de quelques pseudo-analyses plus ou moins farfelues, mais d’études mettant à profit les compétences spécifiques d’urbanistes ou de scientifiques.

À l’instar d’un Robert Smithson qui en son temps jetait son dévolu sur les « non-sites », Almarcegui, héritière assumée d’un rigoureux héritage conceptuel – formellement s’entend –, aime à regarder le vide et les ailleurs délaissés, à révéler espaces et contextes, à rendre visible ce qu’on a sous les yeux mais que souvent l’on ne voit pas, ni ne soupçonne. L’étude des lieux se manifeste chez elle par une appétence particulière à l’endroit des interstices, comme lorsqu’elle démonte, latte après latte, le parquet de la Sécession de Vienne avant de le reconstituer à l’identique, ne donnant à voir qu’une vidéo de cette intervention (Enlever le parquet, 2010), se faisant au passage le chantre de l’antiforme. Injectant une préoccupation écologique, les territoires en mutation potentielle l’interpellent également. En 2009, l’artiste documentait ainsi douze terrains vagues des abords de Londres, vierges et dans l’attente d’un aménagement pour les Jeux Olympiques (Guide des terrains vagues de la Lea Valley, 12 espaces vides en attente des Jeux Olympiques, 2009). Des territoires qui donc ont disparu, alors qu’une exploration similaire à Rome, candidate malheureuse aux mêmes Jeux, révéla des zones qui aujourd’hui n’ont toujours pas été loties.

Invitée à Ivry, il apparaissait donc logique que l’artiste s’intéressa à la ville elle-même. Une fois encore, elle surprend avec sa rigoureuse et néanmoins passionnante étude qu’elle livre de ces sous-sols à travers son ouvrage, qui confère une image et une certaine consistance à un domaine urbain finalement mal connu. Le tout sans jugement moral ni leçon délivrée à l’endroit des activités urbanistiques ou architecturales. Ce n’est pas le moins appréciable.

ALMARCEGUI

Commissaire : Claire Le Restif
Nombre d’œuvres : 11

LARA ALMARCEGUI. IVRY SOUTERRAIN

Jusqu’au 23 juin, Centre d’art contemporain d’Ivry – Le Crédac, La Manufacture des œillets, 25-29, rue Raspail, 94200 Ivry-sur-Seine, tél. 01 49 60 25 06, www.credac.fr, tlj sauf lundi 14h-18h, samedi-dimanche 14h-19h. Livre d’artiste, éd. Crédac, 80 p., 7 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°392 du 24 mai 2013, avec le titre suivant : Sous les pavés d’Almarcegui

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