Soulages du brou au noir

Une deuxième rétrospective parisienne

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 1 avril 1996 - 536 mots

Depuis 1967, aucune exposition d’envergure n’avait retracé le parcours de Pierre Soulages. Des premières œuvres au brou de noix, peintes il y a près de cinquante ans, aux récents polyptyques, Soulages reste un peintre singulier.

PARIS - "En général, dit Pierre Soulages à Jean-Louis Andral, commissaire de l’exposition, je n’aime pas beaucoup regarder vers le passé." Et pourtant, s’empresse-t-il d’ajouter, "quand je revois des toiles faites il y a plusieurs années, souvent j’y découvre ce dont je n’avais pas eu conscience". Ainsi le terme de rétrospective est-il impropre à qualifier cette exposition, puisqu’ici est privilégié un regard libre du souci chronologique, qui entend restituer à l’œuvre toute son actualité. La tâche n’est pas facile, car, en apparence, cette œuvre serrée et prolifique se caractérise par une grande répétitivité, et qu’il faut retrouver les conditions d’une approche attentive et minutieuse. Alors le noir pourrait-il révéler toutes ses richesses.

La lumière du noir
Le noir est, on le sait, la couleur de prédilection de Soulages, qu’il a retenue à la fois pour des raisons négatives et positives. Négatives quand il rappelle que, dans le contexte de l’expressionnisme abstrait et de l’informel, il lui semblait important de renoncer au geste, au lyrisme subjectif qui replaçait l’individu au cœur de l’œuvre. Le noir lui permettait de regrouper les traces dans des blocs qui rompaient aussi avec une définition paysagiste de l’abstraction. Dans une autre perspective historique et avec des intentions à la fois plus spiritualistes et plus cyniques, Ad Reinhardt en venait dans les mêmes années à se concentrer sur les Black paintings. La comparaison entre les deux ne saurait aller bien loin, puisque Soulages n’a en revanche jamais renoncé à la tentation poétique.

Le noir n’est pas l’indice d’une vision sombre et mélancolique, comme un regard superficiel pourrait le laisser supposer. Il est au contraire l’instrument d’une réflexion de la lumière qui vient y jouer comme si l’opacité n’était pas un obstacle à la transparence. Soulages ne distingue pas de rupture entre les vitraux qu’il a récemment conçus à Conques et ses peintures : les uns et les autres sont les outils d’une semblable entreprise de contemplation, de perception sensible du passage du temps. Changer les habitudes de vision, telle est l’ambition inchangée de l’artiste depuis cinquante ans.

"L’important n’est pas d’exister mais d’insister", a un jour déclaré une rock-star française. Toutes choses étant égales par ailleurs, ce que dit Soulages n’en est finalement pas si éloigné : "J’aime involuer, pas évoluer". Son œuvre peut sembler prisonnière de principes trop stricts pour autoriser la moindre métamorphose : Soulages entend à travers cette recherche insistante révéler d’autres comportements, d’autres attaches à l’univers visible que celles auxquelles nous a habitué l’univers des images. Au reste, en privilégiant certaines étapes essentielles de son parcours, l’exposition corrigera probablement cette appréciation hâtive. Ce à quoi contribue aussi, mais d’une manière naturellement toute différente, le catalogue raisonné établi par Pierre Encrevé, dont le deuxième volume, consacré aux années 1959-1978, paraît aux éditions du Seuil.

PIERRE SOULAGES, RÉTROSPECTIVE, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, du 5 avril au 23 juin. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10h à 17h30, les samedi et dimanche jusqu’à 18h45. Catalogue édité par Paris-Musée, 256 p., 290 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°24 du 1 avril 1996, avec le titre suivant : Soulages du brou au noir

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