Dimanche 19 janvier 2020

Son hommage à Goya

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 16 mars 2011 - 375 mots

Datée du 2 février 1885, la lettre que Mallarmé adresse à Redon pour le remercier de l’envoi qu’il lui a fait de son album intitulé Hommage à Goya marque le début de leur amitié.

« Voilà deux jours que je feuillette cette suite extraordinaire des six lithographies, écrit le poète, sans épuiser l’impression d’aucune, tant va loin votre sincérité dans la vision, non moins que votre puissance à l’évoquer chez autrui. » Tout est dit. Il y va en effet chez Redon d’un don exceptionnel, celui de la communication, et Mallarmé use à juste titre du mot évocation tant il est vrai que tout est chez cet artiste de l’ordre d’une voix. Que tout est timbre, écho et résonance.

Un « délicieux ermite fou »
L’art de Redon procède de cette rare faculté qui est d’éveiller tout à la fois nos sens et l’esprit. Mieux : de les tenir sans cesse à l’état de veille. Soit en nous plongeant dans les abysses d’une inquiétude existentielle, soit en nous propulsant dans un monde féerique et radieux. Quelque chose d’un paradoxe est à l’œuvre dans la démarche de Redon qui est présent dans l’Hommage à Goya et qui n’a pas échappé au poète. Dans sa lettre, il dit se voir en la figure du « délicieux ermite fou » de la première planche. Il dit aussi ne pas connaître « un dessin qui communique tant de peur intellectuelle et de sympathie affreuse que ce grandiose visage » du Mage inconsolable de la troisième. Il dit enfin que son autre dessin préféré est « cet étrange jongleur (titre de la sixième planche) à l’esprit dévasté par la merveille au sens profond qu’il accomplit, et si souffrant dans le triomphe de son savant résultat ». Bref, Mallarmé encense la dimension duelle de l’imaginaire de l’artiste, celle-là même qui qualifie son art à l’ordre de l’innommable.

« Dans mon rêve, je vis au ciel un visage de mystère » : tel est le titre de la cinquième planche de cet album. Sur la gauche se dresse une colonne. Deux têtes en forme de masque occupent chacune des deux zones que délimite la ligne d’horizon. Elles sont comme en suspens dans l’espace. Elles flottent, rien de plus. Il règne un silence sidéral.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°634 du 1 avril 2011, avec le titre suivant : Son hommage à Goya

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