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Sigmar Polke, chez lui, à Venise

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 26 avril 2016 - 861 mots

Le Palazzo Grassi présente une monographie riche en œuvres rarement vues du peintre allemand, qui tient déjà une bonne place dans la Collection Pinault.

VENISE - Sigmar Polke (1941-2010), dont François Pinault possède pas moins de seize tableaux, s’est rendu à Venise à plusieurs reprises. Il y fut particulièrement mis au premier plan à deux reprises, lors de la Biennale : en 1986, il y a tout juste trente ans donc, lorsque lui fut confié le pavillon allemand pour lequel il reçut le Lion d’or ; et en 2007, où dans la déprimante exposition internationale, alors concoctée par Robert Storr, s’imposaient d’immenses tableaux abstraits, parfois habités de quelques personnages, parcourus de zones colorés presque mouvantes et instables et comme traversés par la lumière (Axial Age, 2005-2007), dont le collectionneur français avait immédiatement fait l’acquisition.

Alchimie et messages politiques
Il n’est donc guère étonnant que le Palazzo Grassi célèbre son enfant chéri en organisant la première rétrospective en Italie de l’artiste allemand. Confiée aux soins de Guy Tosatto – l’un des meilleurs connaisseurs à la fois de l’œuvre et de l’artiste, à qui il a consacré deux expositions à Nîmes et Grenoble, en 1994 et 2013 – et d’Elena Geuna, ce parcours rétrospectif reprend pour l’essentiel les deux axes explorés par Polke dans son pavillon de 1986 : l’obsession pour l’alchimie qui, durant de longues années, l’a conduit à des expériences sans fin et parfois oniriques, tant de la matière que de la surface et de l’image picturale, mais aussi un regard franc et direct porté sur le monde, très empreint de contingences politiques. Stratégiquement accrochée dans les escaliers, une toile figurant un porc coiffé d’une casquette de policier en témoigne à merveille (Police Pig, 1986), de même que plus loin dans le parcours cette image très forte de réfugiés fuyant le conflit en ex-Yougoslavie (Réfugiés, 1992). Apparaît systématiquement une intervention sur l’image, qui la rend ambivalente et interdit une lecture univoque ; laisser l’image ouverte fut de tout temps l’une des obsessions de l’artiste. Pensée à rebours de la chronologie, l’exposition s’ouvre sur l’ensemble de la Biennale de 2007, autour des colonnes de l’atrium du Palazzo. Si les dimensions conséquentes des tableaux – trois mètres de haut, voire quatre pour le plus grand triptyque – constituent une gageure dans nombre d’espaces, ils s’acclimatent ici parfaitement dans les lieux. Pouvant les appréhender par l’arrière, le spectateur peut faire plus encore l’expérience de cette curieuse transparence de la toile recouverte de résines et pigments. Cette installation néanmoins appelle la seule véritable réserve à émettre face à cette exposition, car si Polke avait en effet, lors de la Biennale, détaché ses tableaux du mur, c’était d’environ 50 centimètres. Aurait-il été heureux de les voir ainsi presque autonomes dans l’espace ? La question mérite d’être posée, d’autant que pour les accrocher a dû être conçu un système de portage métallique assez massif.

La primauté de l’expérimentation
Réparti dans les deux niveaux supérieurs, le reste de l’exposition délivre une magistrale leçon de liberté picturale, où rien ne semble jamais interdit et où des limites sans cesse semblent être titillées, si ce n’est repoussées. Le mélange des genres porté par les deux axes de lecture ici à l’œuvre achève d’affirmer le caractère non conventionnel, et surtout très libre, d’un artiste peu embarrassé de conventions d’aucunes sortes, chez qui prime constamment l’idée d’expérimentation, comme le rappellent de nombreux petits tableaux d’« exercices ». La démonstration est portée par des œuvres très fortes et connues, comme le somptueux triptyque violet exécuté pour la documenta de 1982, aux panneaux porteurs de noms d’étoiles (Valeur négative), mais aussi par d’autres qui le sont peu, voire pas du tout. Ainsi d’un tableau de 1965 fait de tissu sur lequel le pastel dessine très librement un buste féminin très inspiré de Picabia (Couple I), ou ces morceaux de bois exotiques menacés de disparition pris dans du polyester (Forêts tropicale, 1992).
Au final, preuve est ici faite que même après la rétrospective qui lui avait été consacrée en 2014-2015 par le MoMA et la Tate Modern, il y a encore beaucoup à dire de Polke, et surtout à voir.

Les inédits de la Collection Pinault

Pour la nouvelle livraison de la Punta della Dogana, ce sont une nouvelle fois des œuvres de la collection Pinault – près de soixante-dix – qui sont mises en exergue dans une exposition sobrement intitulée « Accrochage ». Conçu par Caroline Bourgeois, l’accrochage en question a néanmoins répondu à plusieurs critères. En premier lieu, n’exposer que des œuvres ne l’ayant jamais été auparavant, mais aussi et surtout qui relèvent d’un geste ou d’une pensée minimale et portent en elles un certain sens du vide. Le résultat laisse le visiteur déambuler dans une exposition tendue et précise, où le blanc est majoritaire, comme celui de la page à écrire. S’y imposent des travaux sur papier de Michel Parmentier, une magnifique sculpture translucide de DeWain Valentine, une subtile installation de la Brésilienne Fernanda Gomes, ou encore ces tableaux de l’Italien Fabio Mauri qui, dans les années 1960, avec une peinture géométrique et volumétrique, invitait à se distancier de l’image télévisuelle. F. B.

SIGMAR POLKE

Commissariat : Guy Tosatto et Elena Geuna
Nombre d’œuvres : 95

SIGMAR POLKE

Jusqu’au 6 novembre, Palazzo Grassi, Campo San Samuele 3231, Venise, (Italie), tél. 39 041 523 1680, www.palazzograssi.it, tlj sauf mardi 10h-19h, entrée 15 €. Catalogue co-éd. Marsilio / Palazzo Grassi, 264 p., 50 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°456 du 29 avril 2016, avec le titre suivant : Sigmar Polke, chez lui, à Venise

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