Vendredi 22 novembre 2019

XXe siècle

Severini ou un futuriste qui s’essouffle

La rétrospective de l’Orangerie éclaire de manière lucide et cruelle une œuvre inégale

Le Journal des Arts

Le 9 mai 2011 - 719 mots

PARIS - Il est des rétrospectives qui révèlent le caractère universel d’un artiste, son atemporalité et son unicité. « Gino Severini (1883-1966), futuriste et néoclassique », qui vient d’ouvrir au Musée de l’Orangerie à Paris, n’en fait malheureusement pas partie.

L’enjeu est louable de revenir sur un peintre connu essentiellement pour son adhésion au mouvement futuriste. Depuis celle du Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 1967, un an après la mort de Severini, aucune rétrospective n’avait été dédiée en France à l’artiste. L’exposition déroule les œuvres du peintre de manière chronologique, dans une perspective didactique très claire : montrer les influences et les innovations artistiques de l’artiste, dans un cadre chronologique finalement assez court, de 1905 à la fin des années 1930. Passé par le pointillisme, le futurisme, le cubisme et le réalisme, Gino Severini apparaît comme un peintre protéiforme, mais toujours à l’intérieur de courants bien marqués. Arrivé à Paris en 1906, le jeune Italien âgé de 22 ans est déjà très lié à Umberto Boccioni, qui deviendra quelques années plus tard le théoricien du futurisme italien avec Filippo Marinetti. Ensemble, ils ont regardé Seurat, raison pour laquelle Severini décide de s’installer à Paris et d’étudier au plus près pointillistes et divisionnistes français. Là, il expérimente, dans la pure lignée de Seurat : Printemps à Montmartre, une huile de 1909, témoigne de son travail sur la touche divisionniste. Voisin de Raoul Dufy en 1910, il mène alors une recherche plus « scientifique » sur la décomposition de la couleur et du mouvement. La touche acquiert chez Severini une fonction rythmique et dynamique. Severini adhère à ce moment-là au futurisme, dont Boccioni vient de publier le Manifeste. Il devient le lien entre les artistes milanais et l’avant-garde parisienne, qui compte dans ses rangs Albert Gleizes, Robert Delaunay, Jean Metzinger et les frères Duchamp. En 1912, il organise à la galerie Bernheim-Jeune la première exposition futuriste à Paris, où il expose dix de ses toiles.

Effets luministes
L’étude du mouvement des danseuses de cabaret pousse Severini vers des représentations de plus en plus abstraites. Dans la Danseuse bleue de 1912, il incorpore des paillettes, joue avec les matériaux, donnant ainsi du relief à des compositions déjà très mouvementées. Les toiles choisies pour montrer ce processus sont à tous égards remarquables. Le plus français des futuristes italiens recherche un langage universel qui le conduit aux limites de l’abstraction. La déconstruction de la figuration est très bien montrée dans le parcours, notamment grâce aux prêts de collections privées. L’œuvre Expansion sphérique de la lumière centripède et centrifuge. Simultanéisme (1913-1914) est révélatrice des effets luministes et des recherches très abouties du peintre en la matière. La toile est par ailleurs magnifiquement mise en lumière dans les salles du musée. Il faudrait s’arrêter là, à mi-parcours. Ensuite, Severini semble suivre les courants plus que tracer son propre chemin. En 1916, Boccioni, son ami de toujours, meurt victime d’une mauvaise chute de cheval. Cette perte pousse Severini à nouer de nouvelles relations, avec des artistes comme Amédée Ozenfant, Cocteau ou Juan Gris. D’abord fortement influencé par ce dernier, Severini passe du cubisme synthétique (La Guitare, 1918) au néoclassicisme, s’engouffrant dans le courant du retour à l’ordre réaliste des années 1920. Il prend pour thèmes le carnaval et la mascarade, marchant sur les pas de Picasso qui conçoit en 1917 le rideau de scène Parade pour les Ballets russes. Portraits de famille et natures mortes rappelant les mosaïques nilotiques sont les principaux sujets du peintre italien dans les années 1920-1930. Les tableaux de cette période ne supportent pas la comparaison avec les œuvres exécutées une décade auparavant, tant ils paraissent datés dans le temps et l’histoire. L’accrochage lui-même semble prendre conscience de cette faiblesse intrinsèque, accélérant le déroulé des œuvres jusqu’à un fade Arlequin, exécuté, au sens propre comme au figuré, en 1938. Severini meurt en 1966. De sa production entre ces deux dates, l’exposition ne nous dit rien, comme si la suite de son œuvre ne valait pas la peine. Malgré tout, l’événement de l’Orangerie éclaire de façon très rigoureuse les recherches de l’artiste dans des décennies de profonds bouleversements sociaux, politiques et artistiques.

GINO SEVERINI

Commissariat général : Gabriella Belli, directrice du Musée d’art moderne de Rovereto et Trento, et Marie-Paule Vial, directrice du Musée national de l’Orangerie

Nombre d’œuvres : env. 70

GINO SEVERINI (1883-1966), FUTURISTE ET NÉOCLASSIQUE

Jusqu’au 25 juillet, Musée national de l’Orangerie, jardin des Tuileries, 75001 Paris, tlj sauf mardi 9h-18h. Catalogue, coéd. Musée d’Orsay/Silvana Editoriale, 264 p., 39 euros, ISBN 978-8-83662-028-9.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°347 du 13 mai 2011, avec le titre suivant : Severini ou un futuriste qui s’essouffle

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