Dimanche 25 février 2018

Schütte sort du silence

Londres lui consacre une importante exposition

Le Journal des Arts

Le 27 février 2009

En présentant la production récente de Thomas Schütte dans toute sa variété, la Whitechapel Art Gallery de Londres permet de découvrir la complexité des recherches de l’artiste allemand.

LONDRES (de notre correspondante) - Thomas Schütte, récemment exposé à la Saatchi Gallery dans le cadre de “Jeunes artistes allemands 2”, prend ses quartiers à la Whitechapel Art Gallery pour sa première grande exposition personnelle en Grande-Bretagne.

Saatchi, avec son habituel sens de la communication, avait su en assurer la promotion en mettant en avant sa jeunesse. Pourtant, né en 1954, Thomas Schütte appartient à la riche génération des Reinhard Mucha, Katharina Fritsch et Thomas Struth – autant d’artistes qui ont étudié à la Düsseldorf Academy, au début des années quatre-vingt, sous la houlette de Gerhard Richter. En dépit de ces références et du fait de l’engouement allemand pour l’art britannique, son œuvre n’a guère été présentée dans son propre pays. La rétrospective que la Whitechapel consacre à sa production des quinze dernières années devrait rétablir l’équilibre, espère le commissaire de l’exposition et directeur d’Artangel, James Lingwood.

Selon lui, Schütte se situe entre deux extrêmes de l’art allemand : d’une part, le pessimisme classique de son maître Richter et, d’autre part, l’utopie messianique de Joseph Beuys, qui prévalait à Düsseldorf lorsque Thomas Schütte fit son entrée sur la scène artistique. Ce va-et-vient entre une tendance lugubre à l’aliénation, dépassant largement les épisodes funestes de l’histoire allemande, et une certaine légèreté humoristique éclate au grand jour dans la série de sculptures monumentales intitulées Grosse Geister (Grands fantômes).

Entre Golem et Bibendum
Ces troupes d’assaut de science-fiction, silhouettes biomorphiques moulées dans un aluminium super réfléchissant, semblent fondre et se transformer en boue argentée sous le regard du spectateur, telle une interprétation futuriste du Golem des légendes juives. Mais disposées en petits groupes, comme sorties tout droit d’une bande dessinée américaine, l’aspect menaçant des sculptures s’estompe. Elles deviennent à peu près aussi terrifiantes qu’un Bibendum dégonflé.
À une moindre échelle, les marionnettes difformes des Untitled Enemies s’inscrivent dans la même lignée dualiste. Des têtes livides et grimaçantes, moulées dans du plastique, empalées deux par deux sur des piques fourchues et fagotées dans des lambeaux de vêtements de Thomas Schütte, rappellent une cérémonie vaudou contemporaine. L’humour qu’on peut y déceler est à n’en pas douter de l’humour noir.

En utilisant une quantité impressionnante de supports, Schütte va à l’encontre de la conception habituelle de l’artiste spécialisé dans un genre particulier. L’exposition accorde d’ailleurs autant d’importance aux dessins élégiaques à l’encre et au stylo dans des tons rose chair et aux portraits sereins réalisés en atelier qu’aux œuvres plus emphatiques. La tension entre le caractère “exhibitionniste” de toute présentation publique et la vie privée de l’artiste est au cœur du questionnement de Schütte. De telles contradictions peuvent être perturbantes, mais elles s’imposent avec véhémence. La Whitechapel révèle ici une œuvre bien plus complexe et captivante que ne le laissait présager la sélection de la Saatchi Gallery.

THOMAS SCHÛTTE, jusqu’au 15 mars, Whitechapel Art Gallery, Whitechapel High Street, tél. 44 171 522 7888, tlj sauf lundi 11h-17h, mercredi 11h-20h. Monographie réalisée en collaboration avec l’artiste, Phaidon Press, 160 p., 19,95 livres sterling (environ 200 francs).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°53 du 30 janvier 1998, avec le titre suivant : Schütte sort du silence

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