Vendredi 22 novembre 2019

Art moderne - Art contemporain

Schiele et Basquiat la (même) fureur de peindre

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 1 octobre 2018 - 1887 mots

PARIS

La Fondation Vuitton consacre deux expositions concomitantes à deux figures singulières de la peinture. Un rapprochement que n’opère pas totalement la fondation mais qui était pourtant autorisé par de nombreux parallèles biographiques et esthétiques.

De prime abord, rien ne semble rapprocher Egon Schiele (1890-1918) et Jean-Michel Basquiat (1960-1988), les protagonistes des deux expositions de la rentrée de la Fondation Louis Vuitton. Pourtant, leur commissaire Dieter Buchhart assure qu’il existe des « similitudes entre leurs pratiques respectives – en particulier, l’utilisation dynamique de la ligne chez chaque artiste et leur incarnation de leurs époques respectives ». Mais ce qui saute d’emblée aux yeux, c’est surtout un élément biographique : ces deux comètes ont été foudroyées dans la fleur de l’âge. L’Autrichien a été fauché à 28 ans par la grippe espagnole, tandis que l’Américain a succombé à une overdose à 27 ans. Un détail biographique qui n’est en réalité qu’un des nombreux points communs que partagent ces deux étoiles filantes, dont l’impact a été décisif sur plusieurs générations d’artistes et dont les œuvres fascinent toujours le public.
 

Des virtuoses terriblement précoces

Fulgurante, leur carrière n’en a pas moins été prolifique. En une décennie, Schiele a ainsi réalisé trois cents toiles et des milliers d’œuvres sur papier, tandis que le corpus de Basquiat compte mille tableaux et sans doute deux fois plus de dessins. Il faut dire que ces deux Mozart de la peinture ont fait leurs premières armes excessivement tôt, alors que rien ne les y prédestinait.

Chez les Schiele, une famille de la classe moyenne aisée, les hommes font traditionnellement carrière dans les chemins de fer. L’entourage du petit Egon le voyant constamment occupé à dessiner des trains espère d’ailleurs bien le voir faire carrière comme ingénieur ferroviaire. Lui nourrit des rêves autrement plus bohèmes ; il se désintéresse totalement de l’école, enchaîne les redoublements et passe le plus clair de son temps libre à sillonner la campagne à la recherche de motifs, à croquer ses proches et à traîner avec des artistes et des musiciens dans les tavernes du coin. À 16 ans, avec le soutien de son professeur de dessin, il se présente donc au redoutable concours d’entrée de l’Académie des beaux-arts de Vienne. Mais l’élève, qui est de loin le benjamin de sa promotion, déchante vite face à l’enseignement terriblement conventionnel qu’on y dispense, fondé presque exclusivement sur l’imitation des anciens, et essaie de se rapprocher de l’avant-garde viennoise. Armé du culot indéboulonnable de l’adolescence, Schiele accoste ainsi Gustav Klimt et lui soumet ses dessins en lui demandant : « Est-ce que j’ai du talent ? » La réplique de son aîné est restée dans les annales : « Beaucoup, beaucoup trop ! »

Klimt le prend alors sous son aile et lui fournit des modèles et quelques commandes. Totalement révolté contre l’académisme et les valeurs bourgeoises qu’il véhicule, le surdoué sèche les cours et fomente un coup d’État. Avec une poignée de camarades, ils s’autoproclament le Neukunstgruppe (Groupe pour le nouvel art) et adressent des doléances révolutionnaires aux professeurs, avant de claquer la porte de l’institution en 1909. Loin de marquer un coup d’arrêt au démarrage de sa carrière, cette décision lui offre au contraire un coup d’accélérateur, puisque, la même année, il signe un contrat avec la Galerie Pisko et participe à l’International Kunst-Show de Vienne. Le prodige y est repéré, entre autres, par l’influent Arthur Roessler qui devient son ami, son mécène, son promoteur puis son biographe, ainsi que par d’importants collectionneurs comme Oskar Reichel. Paradoxalement, cette reconnaissance, en grande partie tributaire de la protection de Klimt, incite Schiele à s’émanciper du style de son père spirituel pour développer une manière plus personnelle et radicale. Il abandonne alors l’esthétique de la Sécession, notamment les fonds décoratifs surchargés et la quête de la beauté transcendantale, et opte pour des arrière-plans monochromes et des personnages saisis dans toute leur frontalité et leur angoisse existentielle.

L’artiste dessine alors frénétiquement des corps nus, anguleux, aux teintes antinaturalistes, et à la sexualité tapageuse. À 19 ans à peine, il s’impose comme l’un des principaux représentants de l’expressionnisme. Sa carrière est lancée et son mythe de prophète torturé et tragique de l’art moderne est en marche ; un mythe qu’il alimente par ses nombreux autoportraits, plus inquiétants que charmants, mais aussi par sa collaboration avec le photographe Trčka. Ce dernier fixe pour la postérité cet adolescent à la crinière en bataille et aux attitudes outrées et provocantes. Pour l’objectif, le peintre se grime même en Apache, le mauvais garçon par excellence de la Belle Époque.
 

Deux radicaux libres

Autres temps, autres mœurs : soixante-dix ans plus tard, c’est sur le petit écran que le public découvre Jean-Michel Basquiat. Le ténébreux adolescent de 18 ans cultive lui aussi une image de marginal arborant une coiffure d’Iroquois et des provocations typiques de la jeunesse désenchantée qui proclame alors « No Future ». Le jeune homme tient là son quart d’heure de célébrité prophétisé par Andy Warhol. Fasciné par le pape du pop art, Basquiat a d’ailleurs déjà tenté de l’aborder à plusieurs reprises. Une fois, ils ont même engagé la conversation quand le jeune artiste autodidacte lui a vendu une carte postale de sa création en pleine rue ; un lieu qui constitue alors son atelier et parfois son domicile. Il est alors loin de se douter que, quelques années plus tard, ils seront des amis intimes et créeront même des œuvres à quatre mains. Ce Rimbaud postmoderne n’est pourtant pas misérable, il est issu d’une famille mixte plutôt aisée de Brooklyn. Avec sa mère, il fréquente assidûment les musées de la Grosse Pomme et entretient dès l’enfance une relation passionnelle et boulimique avec le dessin.

Cet engouement va s’accentuer en 1968. Renversé par une voiture, le garçon est hospitalisé et opéré ; pour le réconforter, sa mère lui offre le fameux livre d’anatomie d’Henry Gray. Cette iconographie le bouleverse et génère un engouement presque obsessionnel pour les crânes, les squelettes et les corps souffrants. L’enfant est extrêmement curieux et dévore les livres, mais déteste l’école et à peu près toute forme d’autorité. Il sèche souvent les cours, se fait renvoyer du lycée et multiplie les fugues et les excès comme il le résumera par la suite : « À quinze ans, j’ai quitté la maison [...], j’ai passé huit mois à me défoncer à l’acide. »

Outre les expériences narcotiques, le rebelle arpente les rues avec son ami Al Diaz, armés de peinture aérosol et de marqueurs. Ils forment alors un duo baptisé SAMO© – pour Same Old Shit, soit « toujours la même merde ». Le tandem couvre illégalement les murs de messages anarcho-poétiques comme « SAMO© as an end to mindwash religion, nowhere politics, and bogus philosophy » (« SAMO© comme une fin à la religion de lavage de l’esprit, à la politique de nulle part et à la philosophie bidon »). L’underground new-yorkais ne tarde pas à s’enticher de Basquiat, qui réalise aussi en solo des dessins violemment néo-expressionnistes montrant des visages torturés qui ne sont pas sans rappeler la vitalité du trait de Schiele, comme Stoned on Samo. Il développe également une peinture singulière mêlant des références variées, allant de la Bible aux héros afro-américains, en passant par la BD et les médias. Les corps sont outrageusement expressifs et tonnent comme des cris de colère contre la société et l’oppression raciale.

Reconnu dès 1979 comme une figure du New York branché et interlope, Basquiat brûle toutes les étapes. Les rencontres facilitatrices s’enchaînent à toute allure : Keith Haring, le critique Henry Geldzahler, le marchand Diego Cortez. Les expositions se multiplient également à un rythme effréné : en l’espace de deux ans, il passe ainsi d’un squat du Bronx à la très select Documenta de Kassel, où il est le plus jeune artiste jamais présenté !

Autre symbole, en 1983 il est le tout premier Noir à participer à la fameuse Biennale du Whitney Museum. La place, ou plutôt l’absence, de l’homme noir dans l’art est d’ailleurs un de ses chevaux de bataille. Les héros noirs du sport et de la musique (Cassius Clay, Jesse Owens et, surtout, Charlie Parker) sont omniprésents dans son travail. Plus largement, ses œuvres abondent en figures noires anonymes, souvent interprétées comme des autoportraits, couronnées, auréolées ou aux accents christiques. Véritable phénomène, Basquiat expose aux quatre coins du monde et gagne une petite fortune qu’il dilapide presque instantanément, notamment en substances récréatives.
 

Deux œuvres symptomatiques

Basquiat, comme Schiele, revendique en effet une radicalité totale et une liberté absolue dans sa vie comme dans son art. L’œuvre de ces deux écorchés vifs charrie ainsi une incroyable vitalité, mais aussi un parfum de scandale emblématique de l’affolement existentiel propre à la jeunesse. En rébellion contre l’ordre établi, ces enragés tentent de briser les académismes et les oppressions sociales et morales de leur temps à travers une œuvre extrêmement énergique. « La ligne, le trait, sert de source d’expression unique, faisant écho à leur entourage foisonnant et donnant vie à leurs formes, tout en servant de foyer de destruction », explique Dieter Buchhart. « Par leurs distorsions agressives et très expressives des corps, chacun restait attaché à la figuration et cherchait à exprimer la détresse de l’existence humaine – enracinée dans la censure, la guerre, l’exclusion et le racisme de leurs époques respectives. »

Pour synthétiser sa démarche, Basquiat ne dira-t-il pas « Mon travail, c’est à 80 % de la colère » ?

Protestataires contre les maux de son temps, ses œuvres à l’écriture spontanée et scarifiée sont aussi un bras d’honneur à l’académisme d’alors : l’art minimal et conceptuel. Son univers strident et ses archétypes primitifs offrent en effet un violent contraste avec l’esthétique austère et proprette de ces avant-gardes, incapables de traduire les questionnements artistiques et identitaires de la jeunesse révoltée des eighties. De la même manière que la peinture idéalisée et salonnarde, prônée par les Beaux-Arts de Vienne, ne pouvait refléter l’état d’esprit et les turpitudes de la Vienne décadente.

Tout au contraire, et c’est ce qui fait encore leur puissance et leur modernité, les œuvres de Schiele et de Basquiat incarnent intensément leur époque et, notamment, leur sensation d’urgence. Difficile, en effet, de ne pas voir dans les corps souffrants de Basquiat le reflet d’une génération sacrifiée, ravagée par les drogues et les maladies, notamment le sida qui fauchera plusieurs de ses amis. Difficile, aussi, de ne pas voir dans les corps convulsés, fragmentés, et aux teintes parfois morbides de Schiele le témoignage d’une société hantée par la mort et rongée par la syphilis. Le jeune homme traumatisé par l’éprouvante déchéance de son père, atteint par cette maladie, note d’ailleurs dans ses poèmes : « Tout ce qui vit est déjà mort. »

Outre sa propre expérience et son sens aiguisé de l’observation, les œuvres crues et à l’introspection implacable de l’Autrichien doivent également beaucoup aux idées révolutionnaires théorisées par un de ses contemporains viennois, le docteur Sigmund Freud. Les portraits et les nus de Schiele constituent en effet de parfaites « illustrations » des concepts édictés par le psychanalyste, comme la pulsion scopique et la sexualité des enfants. Inévitablement, le caractère éminemment subversif de ses œuvres ainsi que son mode de vie scandaleux lui attireront les foudres de l’Autriche conservatrice. Mis au ban de la société pour sa relation sulfureuse avec sa maîtresse Wally Neuzil, l’artiste sera également condamné pour outrage aux bonnes mœurs et brièvement emprisonné. Un épisode qui le fera définitivement entrer au panthéon des martyrs de l’art moderne.

« Egon Schiele » et « Jean-Michel Basquiat »,
du 3 octobre au 14 janvier 2019. Fondation Louis Vuitton, Paris-16e. De 11 h à 20 h les lundis, mercredis et jeudis, et jusqu’à 21 h le vendredi ; de 9 h à 21 h le week-end. Fermé le mardi. Tarifs : 16 et 5 €. Commissaire : Dieter Buchhart. www.fondation louisvuitton.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°716 du 1 octobre 2018, avec le titre suivant : Schiele et Basquiat la (même) fureur de peindre

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