Dimanche 21 octobre 2018

Manifeste

Scène de « Provoke » au Bal

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 27 septembre 2016 - 878 mots

Cette revue a accompagné les mouvements contestataires du Japon des années 1960-1975 et s’est trouvée au cœur des révolutions esthétiques et intellectuelles de l’époque. Démonstration en textes et images.

PARIS - L’intérêt de l’Occident pour la photographie japonaise et sa production éditoriale n’a cessé de s’accroître ces dernières années. Foires, galeries et institutions en témoignent régulièrement. Simon Baker, responsable du département photo de la Tate Modern, à Londres, en a fait l’une des lignes fortes de sa politique d’acquisition et de sa programmation. Tandis que Le Bal, à Paris, présente aujourd’hui, en collaboration avec l’Art Institute of Chicago, le Fotomuseum Winterthour (Suisse) et l’Albertina à Vienne (Autriche), une des expositions phares de l’année 2016 sur le thème. « La carte du territoire intellectuel de la photographie contestataire japonaise » qu’ambitionne de dresser l’exposition « Provoke », comme le mentionnent ses commissaires en introduction à l’ouvrage qui l’accompagne, élargit la vision sur la photographie japonaise des années 1960-1970. Le terme de « Provoke », érigé en titre, en référence à celui de la mythique revue japonaise, peut à cet égard porter à confusion, malgré son sous-titre, « Entre contestation et performance ». Édités en 1967 et 1968, les trois numéros d’une revue qui fut l’élément central et moteur de cette histoire n’en constituent pourtant qu’un des éléments, comme le montrent, dans les espaces du Bal, les films et les livres déployés sur les murs, produits durant cette période et devenus pour certains des ouvrages cultes.

La révolution que représente ce langage brut, direct tant dans l’image, le graphisme, que dans le domaine de l’édition, et que vont incarner entre autres les photographies et les publications de Takuma Nakahira, Shomei Tomatsu ou Daido Moriyama, s’élabore en réalité bien avant Provoke. La production visuelle et éditoriale liée aux divers mouvements contestataires japonais des années 1960 est ainsi présentée au premier niveau de l’institution. Tandis que les figures de Provoke sont visibles au deuxième étage, et mises en conversation avec la scène de la performance de l’époque. Reste que les résonances sont multiples et donnent lieu à une prolifération d’images, de livres édités ou autoédités en lien les uns avec les autres. Leur dynamique, leurs créativité et spontanéité se perçoivent dans la scénographie du Bal, particulièrement inventive et tonique comme toujours en ces lieux.

Rupture avec les générations antérieures
La revue Provoke n’a pas révélé une nouvelle esthétique dans la photographie japonaise, elle a été un catalyseur de positionnements, d’énergies, elle a rendu compte des violents affrontements entre étudiants et forces de l’ordre de l’automne 1967. Mais elle témoigne aussi de l’activité des scènes artistique, littéraire, théâtrale, cinématographique et éditoriale nippone de l’époque, qui apparaît depuis une dizaine d’années en rupture totale avec celle de ses aînés.

L’avant-garde japonaise est en lien avec l’avant-garde occidentale et ses préoccupations, ses urgences et ses manifestes promouvant un nouveau langage indissociable du contexte politique, économique et social dans lequel il s’inscrit. Car si la subversion lisible dans les écrits, les images fixes ou en mouvement découle des profondes mutations, surnommées « le miracle japonais », qu’a entraînées le cataclysme de Hiroshima, elle ne peut être dissociée de ses rapports entretenus avec l’avant-garde occidentale. En particulier avec des photographes et cinéastes comme William Klein, Chris Marker et Jean-Luc Godard. Ce rapport ne se perçoit pourtant pas dans l’exposition, il faut pour cela se reporter aux textes de l’ouvrage (lire l’encadré).

Provoke

Commissaires : Diane Dufour, directrice du Bal ; Matthew Witkovsky, conservateur et président du département de la photographie de l’Art Institute of Chicago ; Duncan Forbes, codirecteur du Winterthour Fotomuseum ; Walter Moser, chef du département de la photographie à l’Albertina
Nombre d’œuvres : 156 dont 100 tirages, 43 livres/tirages et 10 films

Un livre « qui provoque la pensée »

Provoke version livre, coédité par les quatre institutions en collaboration avec les éditions allemandes Steidl — « On peut dire “mécén锝, au regard du prix en librairie de l’ouvrage compte tenu de son coût », relève Diane Dufour — revêt plusieurs intérêts bien qu’il soit uniquement disponible en anglais. Le Bal, qui n’a pu obtenir les aides nécessaires à la traduction des textes japonais en français, a toutefois réalisé en insert du volume un livret réunissant quelques extraits des textes. Parmi ceux-ci figure une nouvelle traduction de la célèbre préface du premier numéro de Provoke cosignée par ses fondateurs. Le sous-titre donné à la revue, « Matière à provoquer la pensée », prend ici tout à coup un sens bien différent de la traduction originelle, « Matériaux pour la pensée ».

Toutefois, ce livret est loin de pouvoir concurrencer la vaste entreprise de traduction de textes du japonais à l’anglais que propose l’ouvrage même, construit sur le mode des trois parties (« Contestation », « Provoke » et « Performance ») que l’on retrouve dans l’exposition. La sélection est large, depuis les textes fondamentaux sur les mouvements protestataires des années 1960 (tel celui du photographe Hiroshi Hamaya après les manifestations de 1960 contre les bases militaires américaines à Okinawa) jusqu’à ceux issus des trois numéros de Provoke, du journal de Shomei Tomatsu de 1967/1968 ou des écrits de Takuma Nakahira sur William Klein. Les analyses et entretiens, notamment de Daido Moriyama ou d’Eiko Hosoe, apportent des éclairages inédits que ponctuent des reproductions d’affiches et des extraits d’ouvrages importants.

Provoke. Entre contestation et performance. La photographie au Japon 1960-1975

jusqu’au 11 décembre, Le Bal, 6, impasse de la Défense, 75o18 Paris, tél. 01 44 70 75 50, www.le-bal.fr, mercredi-vendredi 12h-20h, nocturne le mercredi jusqu’à 21h et le jeudi jusqu’à 22h. Samedi 11h-20h, dimanche 11h-20h, entrée 6 €.

Ouvrage Provoke. Between protest and performance, coédition Steidl/Le Bal/Winterthour Fotomuseum/Albertina, 682 p, version anglaise, 60 €. Une version française composée de textes issus du livre est disponible au Bal.

Légendes Photos :
Nobuyoshi Araki, sans titre, 1973, collection de l'Art Institute, Chicago. © Araki Nobuyoshi/Collection Art Institute of Chicago

Provoke 3, couverture, 1969. © Takuma Nakahira / Daido Moriyama / Takahiko Okada / Yutaka Takanashi / Kōji Taki Collection privée.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°464 du 30 septembre 2016, avec le titre suivant : Scène de « Provoke » au Bal

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