Rétrospective

Saul Leiter hisse haut les couleurs de la photo

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 3 janvier 2017 - 678 mots

La profusion d’œuvres de l’artiste américain au FOMU témoigne de l’étendue de son langage pictural, tant dans la photographie que la peinture.

ANVERS - « J’ai passé une grande partie de ma vie ignoré. J’ai été très heureux comme ça. Être ignoré est un grand privilège », disait Saul Leiter (1923-2013) en réponse à la question posée sur la découverte tardive de son travail personnel de photographe. Placés dans la rétrospective de son œuvre que lui consacre le FOMU (Photo museum d’Anvers), ces mots résument on ne peut mieux l’attitude distanciée de ce créateur vis-à-vis de la notoriété. La visibilité donnée à ses photographies couleurs au début des années 1990 par le galeriste américain Howard Greenberg et l’engouement qu’elles ont suscitées outre-Atlantique, puis en Europe à partir de 2006, n’ont pas davantage changé sa manière d’être ni de vivre.

Seul le travail amorcé et autorisé par Saul Leiter dans ses archives – en particulier ses diapositives Kodrachrome inédites – a permis de faire connaître le grand photographe, mais aussi le peintre. Car l’un ne va pas sans l’autre. Avant d’être photographe, Saul Leiter a été peintre et a d’ailleurs été exposé d’abord en tant que tel. S’il a autant pratiqué la peinture que la photographie toute sa vie, à l’origine de sa renommée tardive, c’est en revanche via la photographie de mode pour les plus grands magazines américains (dont Harper’s Bazaar, dont il fut un des photographes attitrés) qu’il subsistait. La rétrospective en 2012 de la Haus der Photographie de Hambourg avait donné lieu, de son vivant et avec sa participation, au plus vaste panorama en Europe de son œuvre photographique et peinte, révélée en France par le Festival international de la photographie de mode et la photographe de Hyères en 2006, puis deux ans plus tard par la Fondation Henri Cartier-Bresson et la galerie Camera Obscura.

Photographies et peintures en résonance
Aujourd’hui, la reprise de la rétrospective de la Haus der Photographie par le FOMU à Anvers, trois ans après la disparition de Saul Leiter, présente un double intérêt. L’œuvre gagne une dimension plus vaste grâce à divers inédits : des peintures abstraites (sur papier de soie japonais), des photographies de nus (en noir et blanc) ou de rue (en couleur et en noir et blanc), des autoportraits (fréquents chez Saul Leiter) ou encore des films réalisés au cours des dernières années de sa vie chez lui. L’étude en noir et blanc du cireur de chaussures (série de gros plans réalisés en 1951) révèle ainsi d’autres angles de prises de vue que ceux déjà montrés, l’ensemble formant un portrait des plus aigus de la situation de l’homme qui les porte. Les photographies de nus de femmes (pour la première fois développées), l’entremêlement de clichés de rue avec ses peintures abstraites ou ses photographies de mode, elle-mêmes mises en regard avec d’autres gouaches et aquarelles offrent un panorama varié d’une œuvre rangée trop rapidement dans la New Street Photography.

L’autre aspect intéressant de cette rétrospective foisonnante en gouaches, aquarelles et carnets, est l’exploration de l’œuvre peint de Saul Leiter, en relation avec sa photographie et son traitement en aplat de la couleur. Proche des expressionnistes abstraits américains qu’il a connus et avec lesquels il a exposé, le peintre Saul Leiter partage aussi des affinités avec Édouard Vuillard ou Pierre Bonnard dans son dialogue des couleurs, notamment devant les photographies de nus repeintes en couleur. Les photographies de rue en couleur renvoient elles-mêmes à la manière dont Bonnard intègre une fenêtre, des ouvertures ou encore des miroirs dans ses tableaux, mais aussi comment Saul Leiter exploite au maximum les qualités expressives de la couleur ou d’une seule couleur.

L’exploration et la gestion du fonds Saul Leiter (légué à sa mort à Magi, ex-collaboratrice de Howard Greenberg avant que cette dernière ne crée la Saul Leiter Foundation) n’a toutefois pas encore livré toutes ses secrets. Progressivement d’autres pans sont mis à jour, tel celui lié à l’intime, que montre également Roger Szmulewicz à la galerie Fifty One à Anvers, représentant en Europe de Saul Leiter et co-commissaire de l’exposition du FOMU.

Saul Leiter. Rétrospective

Jusqu’au 29 janvier 2017, PhotoMuseeum de la province d’Anvers, 47 Waalsekaai, 2000 Anvers (Belgique), tél. 32 (0)3 242 93 00, www.fotomuseum.be, mardi-dimanche 10h-18h, entrée 8 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°470 du 6 janvier 2017, avec le titre suivant : Saul Leiter hisse haut les couleurs de la photo

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque