Rondeurs généreuses

L’art ludique de Royère au Musée des arts décoratifs

Le Journal des Arts

Le 5 novembre 1999

En 1980, Jean Royère lègue le fonds de son studio, ainsi que quelques meubles, au Musée des arts décoratifs. Près de vingt ans plus tard, celui-ci lui consacre enfin une exposition, confrontant meubles et projets. Si la mise en scène n’est pas toujours très heureuse, elle n’occulte pas la capacité de Royère à intégrer les formes de la modernité à la tradition décorative française. Le juste milieu, en quelque sorte.

PARIS - L’ossature en bois du fameux canapé Ours polaire, reconstituée d’après des clichés anciens, accueille le visiteur à l’entrée de l’exposition “Jean Royère”. Démonstration d’un exceptionnel savoir-faire artisanal, cette carcasse inscrit son créateur dans la tradition des ébénistes du faubourg Saint Antoine, où Royère (1902-1981) a fait ses classes. Sous la forme libre du canapé et le velours pelucheux rouge, mauve ou vert, se cache une conception toute traditionnelle du meuble. Car Royère, ainsi que le rappelle le sous-titre de l’exposition, n’est pas un designer mais un décorateur, comme a pu l’être un Ruhlmann. Il fait partie de ces artistes, qu’ils soient architectes ou décorateurs, qui, au XXe siècle, ont accommodé les conquêtes de l’avant-garde pour une clientèle bourgeoise plus soucieuse de confort que de modernité. Cette inventivité contrôlée, qui reste attachée à l’ornement, n’est sans doute pas étrangère à son succès, de la France au Proche-Orient et à l’Amérique du Sud. Toutefois, à l’opposé du style nouveau riche de l’Art déco, la sophistication de son travail s’affiche avec moins d’ostentation, et d’abord dans le dessin. Dès 1939, la ligne sinusoïdale de son fauteuil Éléphanteau fait de lui un pionnier, même si le vase d’Alvar Aalto avait montré la voie dès 1937. Sans doute l’exposition ne souligne-t-elle pas assez cette précocité. En revanche, les meubles présentés montrent bien la liberté dont il fait preuve dans le choix des matériaux (peluche, peau de chèvre, fourrure, boucle de laine), tandis que les projets dessinés par son studio insistent sur l’association audacieuse des matières et des couleurs. Les dessins au crayon ou en couleurs sont disposés en regard des sièges, tables et autres lampadaires placés sur l’estrade autour de laquelle le public est invité à circuler. Certains meubles, comme dans une vitrine des Galeries Lafayette, sont même posés sur des plateaux tournants, passant et repassant de part et d’autre d’une bâche découpée en lamelles qui partage l’espace en deux. Sur cette dernière ont été reproduites quelques vues d’intérieurs réalisés par Royère, d’après les ektachromes inédits du fonds conservé au musée. Un simple accrochage de tirages sur papier aurait sans doute mieux restitué le soin et l’élégance de ses aménagements, auxquels le catalogue richement illustré rend justice.

Dans l’espace voisin, on peut découvrir le travail d’Anni Albers, épouse de Josef, le célèbre peintre-théoricien du Bauhaus, où elle eut la responsabilité de l’atelier textile. Sont présentés aussi bien des tapisseries réalisées en Allemagne et aux États-Unis que des bijoux.

JEAN ROYÈRE, DÉCORATEUR À PARIS

jusqu’au 30 janvier, Musée des arts décoratifs, 111 rue de Rivoli, 75001 Paris, tél. 01 44 55 57 50, tlj sauf lundi 11h-18h, samedi et dimanche 10h-18h. Catalogue, éd. Norma/ Musée des arts décoratifs, 215 ill. dont 106 coul., 295 F. ISBN 2-901422-60-8 et 2-909283-47-X. Et aussi, ANNI ALBERS 1899-1994, jusqu’au 30 janvier.

Le regain d’intérêt pour les arts décoratifs du XXe siècle continue de se manifester par diverses expositions. Pour accompagner la publication d’une monographie sur Jean-Charles Moreux (1889-1956), la galerie Yves Gastou lui consacre une exposition du 1er au 31 décembre. Architecte en chef des Bâtiments civils et des Palais nationaux, il a travaillé avec Arbus et Süe aux travaux du château de Rambouillet. On doit aussi à ce défenseur du classicisme la construction et le décor de plusieurs villas et hôtels particuliers. D’autre part, à Beauvais, la Galerie nationale de la tapisserie présente, jusqu’au 11 novembre, dans “La manufacture des Gobelins dans la première moitié de notre siècle�? : cartons et tapisseries, mais aussi meubles recouverts de tapisserie réalisés pour le Mobilier national. Où l’on retrouve des artistes comme Lurçat, Gromaire, Friesz, Dunand, Denis, Jaulmes. Signalons enfin que la Galerie 54 et la galerie Jacques Lacoste exposent en ce moment des meubles de Royère.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°92 du 5 novembre 1999, avec le titre suivant : Rondeurs généreuses

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