Mardi 25 septembre 2018

Roman Opalka

La peinture sans fin

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 juin 2006 - 479 mots

« L’idée de peindre le non-fini est la raison essentielle de mon programme. » Depuis 1965, Opalka s’est donné une seule et unique tâche : peindre la suite des nombres entiers. Il le fait en respectant tout un protocole, utilisant toujours un même format de toile (196 x 135 cm), un même type de pinceau (n° 0) et la même peinture acrylique blanche.
Opalka peint debout, prépare ses fonds depuis 1972 de sorte qu’ils comportent chaque année 1 % de blanc supplémentaire d’une toile à l’autre. Il commence toujours en haut à gauche pour terminer en bas à droite, enregistre sa voix énonçant en polonais – sa langue maternelle – le nombre peint, enfin se photographie à chaque fin de séance.
Depuis qu’il s’est mis à l’œuvre de ce programme, Opalka a réalisé quelque deux cent trente tableaux – ou plutôt deux cent trente « détails ». Il désigne en effet chacun d’eux par ce mot pour bien mettre en valeur cette idée du non-fini. Par ailleurs, il les intitule tous : OPALKA 1965 / 1 - ∞, suivi du premier et du dernier nombre qui les déterminent. Ainsi, par exemple, OPALKA 1965 / 1 - ∞, détail 3 613 344-3 631 949.
Passé aujourd’hui le cap des six millions, l’œuvre d’Opalka se donne à voir dans une quasi blancheur où les nombres se détachent à peine du fond de la toile. C’est dire s’il y va aussi de la quête lente et imperceptible d’un absolu immaculé. Ainsi en témoignent les sept œuvres qu’il présente à Saint-Étienne sur les sept côtés intérieurs d’un petit bâtiment octogonal, le huitième servant d’entrée. Tout comme actent, par ailleurs, de la progression inéluctable du temps, l’ensemble des soixante-dix autoportraits qu’il a accrochés sur l’extérieur, et la voix de l’artiste.
Opalka n’en est pas à son premier octogone. Depuis 1994, il en a déjà expérimenté quatre versions. Il s’agit en fait pour lui d’un projet architectural qu’il voudrait définitif, conçu à la base d’un carré de 8 x 8 m et de même hauteur. Cet édifice dont chaque mur aurait 50 cm d’épaisseur définirait un espace intérieur de 7 x 7 m, c’est-à-dire une extension incarnant l’énigme du nombre 7777777, entrevu par l’artiste comme horizon optimal de la vie humaine.
Roman Opalka a calculé que, depuis qu’il a entrepris son œuvre, si le premier « détail » comprend les nombres 1, 22, 333, 444 et que 55555 se trouve sur le deuxième tableau, il lui a fallu attendre sept ans pour inscrire 666666. Quant à l’étape suivante, Opalka est arrivé à des résultats cruels et fascinants à la fois : « J’ai compris que dans les meilleures circonstances, j’aurais besoin de plus de 30 ans pour parvenir à 7777777. » Une œuvre, une vie.

« Roman Opalka – Octogone », musée d’Art moderne, Saint-Étienne (42), tél. 04 77 79 52 52, jusqu’au 23 juillet 2006.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°581 du 1 juin 2006, avec le titre suivant : Roman Opalka

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