Dimanche 16 décembre 2018

Rodin et Carrière

Destins croisés

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 septembre 2006 - 404 mots

Il était de neuf ans son aîné, lui sculpteur, l’autre peintre, tous deux figures majeures d’une histoire de la modernité. Certes le nom d’Auguste Rodin (1840-1917) en impose plus que celui d’Eugène Carrière (1849-1906), mais les portraits, les scènes de maternité et les sujets symbolistes de ce dernier ont aussi contribué à bousculer les donnes esthétiques en usage. Si le premier pose la question de la représentation en ayant recours à des protocoles et des critères inédits, le second enfonce le clou d’une vision symboliste en réhabilitatant le sfumato.
C’est sans doute par l’intermédiaire du critique Roger Marx que Rodin et Carrière se sont rencontrés dans les années 1880. Dès lors une amitié profonde et durable lia le cadet à l’aîné et le peintre au sculpteur. Le critique d’art Camille Mauclair aimait à dire à leur propos qu’ils étaient « le Janus d’un même rêve ».
Il faut bien dire qu’à comparer leur œuvre, on relève une même pratique de l’inachèvement… Quand l’un se plaît à multiplier les figures fragmentées, voire à laisser à l’état brut certaines parties sculptées, l’autre décline dans sa peinture toutes les techniques de l’évanescence et du floutage qui confèrent à ses images quelque chose d’une épiphanie.
Fidèles en amitié, les deux hommes se sont toujours épaulés tout au long de leur vie face aux difficultés qu’a rencontrées l’accueil de leurs œuvres. En 1898, Carrière prend fait et cause pour le Monument à Balzac si brutalement décrié par la critique et, en 1900, Rodin, qui acheta régulièrement des tableaux au peintre, lui commande l’affiche et la préface du catalogue de sa grande exposition de l’Alma. Après la mort prématurée du peintre, le sculpteur se battra encore pour faire entrer Tendresse au musée du Luxembourg.
La mise en perspective entre les œuvres de Rodin et de Carrière telle que le propose l’exposition du musée d’Orsay est l’occasion, comme le dit son directeur Serge Lemoine, « de porter un regard neuf sur l’un comme sur l’autre ».
Qu’y apprend-on ? Que le même principe d’élan vital gouverne l’œuvre du sculpteur et du peintre, en quête d’une dimension immatérielle qui vient faire contrepoint au matérialisme galopant d’une société en pleine effervescence. Auguste Rodin et Eugène Carrière, même combat en quelque sorte, dans une tentative partagée de préserver une forme d’humanité…

« Auguste Rodin/Eugène Carrière », musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, Paris VIIe, tél. 01 40 49 48 00, www.musee-orsay.fr, jusqu’au 1er octobre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°583 du 1 septembre 2006, avec le titre suivant : Rodin et Carrière

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