Dimanche 17 novembre 2019

Sculpture

Rodin contemporain

Par Julie Portier · Le Journal des Arts

Le 23 mai 2011 - 697 mots

Le sculpteur est confronté à des artistes d’aujourd’hui dans un parcours pédagogique et plein d’esprit.

PARIS - Étroitement liée au « contrat de performance » signé avec le ministère de la Culture en vue de la rénovation de l’hôtel Biron (prévue pour 2012), « L’invention de l’œuvre, Rodin et les ambassadeurs », présentée au Musée Rodin, à Paris, pouvait aisément tomber dans l’écueil d’un projet aux intentions pédagogiques trop apparentes. Le titre alambiqué cache un sujet-tiroir, énoncé en ces termes par les commissaires : « Comment regarder Rodin au présent ? », et semble confirmer l’a-priori. Le parcours est jalonné par les thématiques d’une leçon de sculpture : « Modeler », « Lisser/polir », « Combiner », etc. Aussi, le dialogue entre Rodin et les artistes contemporains n’ayant pas l’ambition de pointer des filiations, notent prudemment les commissaires, n’est parfois justifié que par de minces analogies, à l’exemple de la section intitulée « Fragments » qui expose deux grands tirages de la série « Every One » (1994) de Sophie Ristelhueber. Cette exposition modeste par sa taille, donnepourtant l’exemple d’une réussite par l’addition subtile des niveaux de lecture. Déjà ce papillonnage offre une initiation par le regard à l’œuvre du sculpteur des Bourgeois de Calais autant qu’à des formes moins familières, voire choquantes, à l’instar de ces deux photographies de bustes balafrés rencontrés en Ex-Yougoslavie. Ailleurs, ces rapprochements formels donnent lieu à de belles conversations comme entre le lisse et triomphant Âge d’Airain (1877) et le Clan Digger (1972) aux bras ballants de Willem de Kooning. Le bronze violemment modelé par l’artiste américain contredit ici la légèreté d’un propos qui s’abstient prétendument  de tout historicisme. En effet, la section « Modeler » érige Rodin en initiateur d’une facture revendiquée par de grandes figures de la sculpture tels Giacometti ou De Kooning, dont le monstrueux ramasseur de palourdes est un affront au minimalisme triomphant des années 1970. Si le terme de « précurseur » est manié avec précaution, c’est bien à ce titre qu’est présentée l’inventivité de Rodin dans les sections « Combiner » et surtout « Assembler », qui montre l’énigmatique Butt to Butt (1989) de Bruce Nauman formé par deux corps d’animaux en polyuréthane. Cependant, certaines des œuvres qui illustrent ces techniques caractéristiques des avant-gardes du XXe siècle par Rodin relèvent du travail préparatoire, ainsi de cette recherche pour Le Sommeil (vers 1890) en terre, plâtre, cire, clous et papier journal.
Loin de discréditer le propos de l’exposition, ces pièces d’atelier renvoient au sous-texte de « l’invention de l’œuvre ». L’histoire, et l’histoire de l’art au service de laquelle les spécialistes exhument de nouveaux objets. Cette relecture historiographique ne manque pas d’audace : non seulement elle met en question le mythe de l’artiste dans son propre musée, mais en substance, c’est l’hypertrophie analytique qui est ici mise à distance par les spécialistes eux-mêmes. 

Rapprochement réjouissant
Ainsi l’exposé d’histoire de l’art glisse-t-il savamment vers une entreprise de déconstruction du mythe. Réjouissant est à ce titre le rapprochement entre les moules miniaturisés du Baiser et le tableau de 289 œufs (1966) de Marcel Broodthaers sous le titre « Reproduire ». La reproductibilité de l’œuvre, qui induit la perte de son aura selon Walter Benjamin, a paradoxalement permis sa diffusion et contribué à forger le mythe planétaire. En regard de ces « coquilles vides », celles de l’artiste belge symbolisent sa critique de l’institution muséale destructrice de l’œuvre. À côté, la célèbre Robe de chambre de Balzac, moulage en plâtre du vêtement souvent cité par les historiens de l’art moderne et contemporain, est une autre coquille vide remplie d’histoires, telle la couverture en feutre pour piano à queue (Peau, 1966) de Joseph Beuys dont l’œuvre a construit son propre mythe. Le parcours s’achève par l’émouvante traversée d’un couloir bordé d’une étagère où sont alignés les nombreux essais pour le portrait de Georges Clemenceau (1911). Y fait face l’œuvre monumentale d’Ugo Rondinone Diary of Clouds (2008) : le visage comme le nuage s’oppose à la pétrification, le chef-d’œuvre n’est jamais qu’une étape du travail quotidien. Il n’existe qu’une fois désigné. 

L’INVENTION DE L’ŒUVRE, RODIN ET LES AMBASSADEURS
Jusqu’au 4 septembre, Musée Rodin, 79, rue de Varenne, 75007 Paris, tél 01 44 18 61 10, tlj sauf lundi 10h-18h.

L’INVENTION DE L’ŒUVRE

Nombre d’œuvres : environ 140

Commissaires : Dominique Viéville, directeur du Musée Rodin ; Aline Magnien, responsable des collections

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°348 du 27 mai 2011, avec le titre suivant : Rodin contemporain

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