Mardi 18 décembre 2018

Retour vers le futur

Des millénaires d’anticipation au Grand Palais

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 20 octobre 2000 - 742 mots

À travers deux cents pièces d’époques et de continents différents, « Visions du futur » montre comment, hier on imaginait demain. Les thèmes de la mort, du paradis, de l’Apocalypse ou des rêves de la modernité sont autant de sujets abordés dans une exposition ponctuée de chefs-d’œuvre. Embrassant plus de quatre mille ans de création, la manifestation apparaît comme un Ovni dans la programmation « autoroute » du Grand Palais.

PARIS - À commencer par la mort, “Visions du futur”, sous-titrée une “histoire des peurs et des espoirs de l’humanité, traite de l’attente mais aussi de la possibilité d’un après. Sans hiérarchie, masque phénicien, tête de momie égyptienne, crâne surmodelé de Nouvelle-Irlande ou Muziri congolais montrent la volonté des vivants de tromper la Faucheuse. Mais la simple conservation matérielle n’est pas la seule stratégie envisagée. La gloire, la mémoire et son culte en sont d’autres tout aussi efficaces. La glorification du chef ou du héros par sa représentation ou par l’érection d’un monument participe à ce but. Là aussi les continents et les civilisations convergent dans les salles du Grand Palais, où s’alignent dans une muséographie remarquable par sa clarté, Gudea, Sésostris III, une reine de la chefferie de Bansoa, et Mehmet II. Tous se font portraiturer en diorite, schiste, perle ou sur une pièce de monnaie. Pour le reste, des plaques de fondations ou des clous rituels témoignent de la construction comme mode d’accès à l’éternité. Si les écarts chronologiques entre les pièces sont considérablement amenuisés par ces rapprochements, le qualificatif de transversal ne permet pourtant pas d’exprimer le sentiment dégagé par cet inventaire qui court sur plus de quatre millénaires. Une chronologie s’esquisse rapidement dans le parcours de l’exposition : au sentiment d’intemporalité de l’Antiquité et des civilisations dites primitives, succèdent les thèmes chrétiens, puis les rêves modernes. Deuxième et troisième temps dans lesquels l’épisode de l’Apocalypse, symbole de fin et prélude à une nouvelle ère, est omniprésent. La Jérusalem céleste triomphante est dans ce sens clairement définie par son voisinage avec des représentations de phalanstères fouriéristes, les Architectones de Malevitch, ou plus brutalement avec le Monument à la IIIe internationale de Vladimir Tatline, comme la première des cités idéales. La vision de saint Jean – magnifiquement illustrée par la toile éponyme du Greco – apparaît alors comme l’axe central des quelque deux cents œuvres rassemblées ici, parmi lesquelles se distinguent deux toiles de John Martin, peintre anglais dont les visions d’effroi ont rarement l’honneur de nos cimaises, et la tapisserie du Quatrième jour de l’Apocalypse tissée en 1550 d’après la gravure de Dürer. Enfin, la science, élément moteur d’un futur moderne aujourd’hui contemporain, triomphe avec la découverte des astres, les machines de Léonard de Vinci, la voiture électrique imaginée en 1942 par Paul Arzens, ou le Rucksack Flight en bakélite de Panamarenko.

Calme volupté et croissance
Déviante dans la programmation du Grand Palais, “Visions du futur” s’impose par son approche pluridisciplinaire et polycéphale. Mais le fruit d’une rencontre entre Annie Caubet – conservatrice en chef du département des antiquités orientales du Musée du Louvre –, Zeev Gourarier – conservateur en chef au Musée national des arts et traditions populaires – et Jean-Hubert Martin – alors à la tête du Musée des arts d’Afrique et d’Océanie et actuel directeur du Kunst Palast de Düsseldorf – n’en ressemble pas moins à la succession remarquablement articulée de trois points de vue. Autant d’occasions pour le visiteur de retrouver un second souffle, à l’image de sa surprise devant la maquette de Bodys Isek Kingelez pour le Kinshasa du IIIe millénaire. Plus surprenant encore est l’Incident au musée d’Ilya Kabakov. La vaste installation mime un musée consacré au Réalisme socialiste, et dont les fuites d’eau sont une allégorie évidente de la faillite de l’utopie communiste. Cruellement, le mobilier apparatchik fin de règne du Russe intervient après les délires high-tech du Airlands de Tom Shannon. Dans ce film réalisé à grands renforts d’incrustations vidéo et d’images virtuelles, des jeunes gens mièvres et bien mis sourient et planent dans un décor new age. Le kitsch soviétique et les horreurs qu’il traîne à ses basques semble bien révolu, mais accrochons-nous face aux rêves de douceur de calme, de volupté et de croissance exponentielle promis dans l’Éden de la Silicon Valley.

- VISIONS DU FUTUR, UNE HISTOIRE DES PEURS ET DES ESPOIRS DE L’HUMANITÉ, jusqu’au 1er janvier 2001, galeries nationales du Grand Palais, tlj sauf mardi, 10h-20h, 10h-22h le mercredi, catalogue, éditions RMN, 280 p., 290 F, ISBN 9-782711-8402-98.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°113 du 20 octobre 2000, avec le titre suivant : Retour vers le futur

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