Reconsidérer « l’autre »

Une remise en question du chef-d’œuvre, à Lyon

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 23 novembre 2001

Qu’est ce qu’un chef-d’œuvre ? Idéal de beauté, objet de culte, trésor intime, enjeu social ? N’est-il pas purement subjectif ? Pour répondre à cette vaste question, le Muséum de Lyon a sorti de ses collections bon nombre d’objets. De cultures et d’époques très diverses, ils incitent le visiteur à revoir ses certitudes et à considérer « l’autre » différemment. L’exposition dévoile aussi l’esprit futur du Muséum qui, après d’importants travaux de rénovation prévus jusqu’en 2003, sera rebaptisé Musée des cultures du monde.

LYON - Quel rapport entre des chaussures à hautes semelles syriennes du XIXe siècle, un masque Tsogho du Gabon, l’autel d’une église catholique, une pintade empaillée, un netsuke (sculpture d’ivoire) japonais ou encore un vase zoomorphe du Pérou ? Tous ces objets ont été réunis au Muséum d’histoire naturelle de Lyon pour réfléchir sur le concept de chef-d’œuvre, directement lié à des critères esthétiques, sacrés, intimes, sociaux, techniques ou scientifiques. “Le thème du chef-d’œuvre fait référence à l’esprit traditionnel des musées, où l’on conserve des objets de prestige. Nous voulons montrer que ce qui importe, ce n’est pas tant la valeur des objets que ce qu’on leur fait dire, ainsi que le rapport que nous entretenons avec eux, explique Michel Côté, directeur du Muséum d’histoire naturelle de Lyon. Les gens s’imaginent que ‘musée’ signifie chefs-d’œuvre. Pour nous, c’est tout le contraire : le musée n’est pas un lieu de contemplation mais un lieu de discours qui traite des vraies questions sociales.” C’est dans cet état d’esprit que l’actuel Muséum sera transformé d’ici 2003 en Musée des cultures du monde, après d’importants travaux, pour un budget de 85 millions de francs. “Le but était aussi de valoriser la collection d’ethnologie du musée”, ajoute Michel Côté, puisque la majorité des pièces exposées provient des réserves. Le parcours est divisé en huit sections, qu’introduisent un siège, décliné selon le thème développé – un siège de formule 1 pour suggérer les prouesses techniques, une chaise Wa Kami originaire de Tantzanie pour s’interroger sur l’esthétisme, ou un fauteuil d’enfant pour évoquer les souvenirs personnels.

Un regard ethnologique
À travers l’intervention de différents spécialistes, dans des vidéos diffusées en boucle, le premier espace remet en question le chef-d’œuvre tel que le définissent les musées occidentaux. Jean-Hubert Martin, directeur du Museum Kunst Palast de Düsseldorf, considère ainsi que “les critères d’acquisition des objets ou des œuvres par les musées sont assez difficiles à élucider. La plupart des conservateurs ou des directeurs des musées d’art vous diront : c’est la qualité qui prime. Mais cela peut comprendre énormément de choses et surtout pas mal d’exclusion d’œuvres non occidentales”. Des propos que confirme Jacques Hainard, conservateur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel, pour qui la création du pavillon des Sessions au Louvre et celle du futur Musée du quai Branly relèvent des mêmes erreurs : “Ce sont les Blancs qui ont décidé quelles pièces étaient des chefs-d’œuvre et quelles pièces n’en étaient pas. Pour moi, c’est le triomphe du colonialisme qui arrive à son aboutissement.” Pour remédier à ces méprises, pour enfin donner une nouvelle image de “l’autre”, l’exposition porte un regard ethnologique sur les multiples pratiques communautaires existantes, y compris sur celles de nos sociétés occidentales. Pour réfléchir au concept de beauté universelle, par exemple, une statue funéraire africaine Bongo est confrontée à la Sainte Barbe du Musée des beaux-arts de Lyon (XVe siècle) tandis que les objets d’un temple bouddhique et d’une chapelle catholique sont mis en scène de manière similaire, dans une partie consacrée au trésor communautaire. Installés dans de petits “îlots” – semblables à des urnes – et associés à des anecdotes diffusées par des haut-parleurs, d’autres objets ont été sélectionnés uniquement pour leur valeur sentimentale. Gwendal Peizerat, sportif de haut niveau, a prêté sa première paire de patins à glace pour évoquer ses débuts, et le journaliste Marc Saikali a confié sa guitare électrique, seule rescapée de bombardements ayant détruit sa maison à Beyrouth. À l’image de l’étoile jaune, rappel du génocide juif, ou du capteur de rêve amérindien évoquant les traditions des chamans, l’objet peut encore être un témoin privilégié de l’histoire... La visite s’achève par un espace permanent consacré à la nature et soulevant des questions d’ordre écologique. La notion de chefs-d’œuvre semble définitivement obsolète au sortir d’un parcours qui pose plus de questions qu’il n’y répond, laissant le visiteur seul juge.

- CHEFS-D’ŒUVRE, TRÉSORS ET QUOI ENCORE..., jusqu’au 24 mars, Muséum d’histoire naturelle, 28 bld des Belges, 69006 Lyon, tél. 04 72 69 05 00, tlj sauf lundi 10h-18h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°137 du 23 novembre 2001, avec le titre suivant : Reconsidérer « l’autre »

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