Mercredi 24 octobre 2018

Questions/réponses : le naturalisme

Par Jean-Christophe Castelain · L'ŒIL

Le 1 août 2007 - 994 mots

Une partie de l’œuvre de Bastien-Lepage relève du naturalisme. Un mouvement mis en lumière depuis peu et qui manque encore d’une définition construite. Le sujet mérite des éclaircissements.

 Qu’est-ce que le courant naturaliste pour les beaux-arts ?  
Le naturalisme artistique est étroitement lié au naturalisme littéraire. C’est un courant qui s’étend entre les deux guerres de 1870 et 1914 et a traversé toute l’Europe. Il peut être défini selon une double approche : iconographique et stylistique. Les sujets sont tirés de la vie quotidienne populaire : scènes des champs, de la rue, du travail. Le style se veut au plus proche de la réalité et du refus de l’idéalisation académique.
Cette définition large permet d’intégrer les Repasseuses de Degas (1884) jusqu’aux tableaux les plus misérabilistes à la précision photographique. C’est tout le problème du naturalisme, du point de vue de l’histoire de l’art.

Quelle différence y a-t-il entre le naturalisme et le réalisme ?
Il existe un consensus pour faire s’arrêter le réalisme en 1870, date à laquelle commence le naturalisme. La guerre franco-prussienne, la Commune, l’avènement de la IIIe République ont modifié en profondeur la société française. Mais, si pour certains historiens de l’art le mouvement est le même sous deux appellations différentes, pour d’autres le naturalisme est une adaptation du réalisme de Courbet aux nouvelles tendances de la peinture : éclaircissement de la palette, tons plus colorés, simplification des formes. Pour d’autres encore, le naturalisme s’appuierait sur une observation scientifique du milieu populaire.
L’un et l’autre s’inscrivent dans un contexte d’industrialisation rapide, et de foi dans les sciences. Comme tous les mouvements vigoureux, le naturalisme suscite dès 1886, avec le manifeste de Moréas, une réaction opposée : le symbolisme, qui privilégie l’idée sur la réalité.

Le réalisme n’a-t-il pas toujours été la quête des artistes ?
Depuis l’Antiquité gréco-romaine, les artistes ont toujours voulu représenter au plus près ce qu’ils voyaient. Après l’intermède médiéval, la Renaissance s’est construite en partie sur cette aspiration.
L’habilité des peintres à dessiner le corps humain, à peindre la matière, à rendre le mouvement,
culmine au xixe grâce à l’enseignement de masse. Il faut prendre ici le réalisme dans son acception la plus étroite, celle que l’on appelle parfois le vérisme, ou la mimesis, pour faire référence à l’imitation de la réalité. Il s’agit là de la dimension stylistique.
Au plan iconographique, la représentation du travail ou de la pauvreté ne date pas non plus du xixe, comme l’a montré l’exposition « Les Peintres de la réalité » (voir L’œil n° 587).

Pourquoi parle-t-on de renouveau de la peinture à partir du milieu du XIXe siècle ?
Par commodité de langage, mais la situation est évidemment plus subtile, on parle d’art officiel pour désigner le courant dominant. Ce courant trouve son essence dans le néoclassicisme : peinture d’histoire ou religieuse et beau idéal. De nombreux artistes rejettent cette peinture académique qui tourne à la formule et s’éloigne de la réalité observable.
Courbet, Manet, les impressionnistes, les naturalistes, les symbolistes participent de ce renouveau. La contestation est aussi sociale et économique : le système réserve argent et honneurs aux académiciens et à leurs élèves.

L’impressionnisme est-il un naturalisme ?
D’une certaine façon, oui. Et dans l’esprit d’Émile Zola, ses amis peintres impressionnistes sont naturalistes au sens où ils dépeignent la réalité telle qu’ils la voient et non pas selon les canons de l’École.
Aujourd’hui on distingue les deux mouvements, impressionnisme et naturalisme, même si des artistes font le lien. Plusieurs des toiles d’Alfred Roll, Jean-François Raffaëlli, Jean-Charles Cazin, et bien sûr Bastien-Lepage, empruntent aux impressionnistes leur manière claire et leurs ombres colorées issues d’une peinture en plein air sur le motif.

Le naturalisme en peinture ne souffre-t-il pas d’un excès de misérabilisme ?
Lassé des tableaux de bataille, des vierges et des héros grecs, le public qui fréquentait en masse le Salon accordait ses faveurs aux scènes de genre et au spectacle de la rue. L’inévitable surenchère a conduit de nombreux peintres à en rajouter dans le voyeurisme et le mélodrame. En littérature, les romans d’Hector Malot datent de cette époque.

Le naturalisme est-il un courant que l’on peut qualifier de moderne ?
Le concept de modernité est très difficile à définir tant il est dépendant du point de vue duquel on se place et de l’époque à laquelle on appartient.
Dans le dernier tiers du xixe siècle, les peintres naturalistes sont considérés comme des modernes dans la mesure où ils rejettent la peinture académique. Mais par la suite et jusqu’aux années 1970, l’impressionnisme avec ses paysages rieurs et ses effets d’esquisse a suscité une telle adhésion dans le grand public que le mouvement a symbolisé la modernité à lui tout seul, rejetant toutes les autres productions dans un vaste ensemble volontiers qualifié d’académique et pour tout dire ringard.
Mais depuis trente ans la recherche en histoire de l’art tend à rejeter tout manichéisme, à distinguer les multiples courants et à renouer les fils des influences réciproques. Plusieurs expositions, ouvrages et colloques ont ainsi mis en évidence la force et l’originalité du courant naturaliste. Au point parfois de renverser les rôles et de dénoncer dans l’impressionnisme une peinture volontairement optimiste faite par des bourgeois nantis insensibles à la réalité sociale. Une réalité sociale que les naturalistes, eux, ont voulu porter à la connaissance du public. La modernité est toujours relative.

Biographie

1848 Naissance de Jules Bastien-Lepage à Damvillers, en Lorraine. 1867 Il entre à l’École des beaux-arts dans l’atelier de Cabanel. 1874 Le peintre remporte ses premiers succès au salon avec le Portrait de mon grand-père et la Chanson du printemps. 1875 L’Académie des beaux-arts lui décerne le deuxième Grand Prix de Rome pour L’Annonciation aux bergers. 1877 Peintre de la vie rurale, il réalise son plus célèbre tableau : Les Foins. 1879 Séjour à Londres. Portraits du prince de Galles et de Sarah Bernhardt. 1881 Bastien-Lepage voyage à Venise où il peint La Nuit sur la lagune conservée au Musée de Dijon. 1884 Il décède à l’âge de 36 ans, au sommet de sa gloire.

Autour de l’exposition

Informations pratiques Exposition « Jules Bastien-Lepage (1848-1884) » du 6 mars au 13 mai 2007. Commissaires de l’exposition : Serge Lemoine et Dominique Lobstein.”ˆMusée d’Orsay, 62, rue de Lille, Paris Ier. Métro Solférino. Ouvert le mardi, mercredi, vendredi, samedi et dimanche de 9 h 30 à 18 h, et le jeudi de 9 h 30 à 21 h 45. Tarifs : 7,70 € et 5,50 €. Tél. 01 40 49 48 14, www.musee-orsay.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°589 du 1 mars 2007, avec le titre suivant : Questions/réponses : le naturalisme

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