Questions à : Robert Badinter

Sénateur des Hauts-de-Seine

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 30 mars 2010

Histoire de l’esthétique du crime et du châtiment vue par Jean Clair et Robert Badinter au Musée d’Orsay.

Dans votre essai introductif au catalogue, vous décrivez la manière dont l’artiste doit « saisir l’instant » qui traduira l’intensité criminelle. Quel artiste de l’exposition, selon vous, y parvient le mieux ?
Cézanne et Goya. Le Meurtre (1869-1872) et La Femme étranglée (1875-1876) de Cézanne sont des œuvres admirables car elles parviennent, en quelques traits, à exprimer la violence mortelle avec une intensité difficilement atteignable avec des mots. Les personnages peuvent être rapprochés de ceux d’Émile Zola dans Thérèse Raquin ; or la prose de Zola, aussi glaçante soit-elle, est loin d’être aussi forte car elle est moins immédiate. Ce contraste me pousse d’ailleurs à me pencher d’ici quelque temps sur le cinéma pour voir comment les grands metteurs en scène expriment en images l’acte meurtrier.

L’industrie américaine du divertissement nous abreuve de crimes toujours plus sordides et de procès-fleuves, les mêmes dont étaient friands les lecteurs des canards et autres gazettes spécialisées en France au XIXe siècle. Est-ce un passage obligé pour ce pays afin de parvenir à l’abolition ?
Absolument pas. Les artistes sont fascinés par la souffrance humaine, qu’elle soit infligée par un criminel ou par le système judiciaire, et ce depuis la Révolution avec l’ouverture au public des audiences criminelles. Dix assassinats pour un sou (1897), de [Théophile] Steinlen, illustre déjà cet engouement médiatique, qui perdure dans tous les pays européens qui ont aboli la peine de mort. Cette exposition révèle la fascination des artistes pour le sacrilège qu’implique la transgression des interdits fondateurs que sont la mort et le sexe.

Une telle exposition pourrait-elle être organisée aux États-Unis ? N’aurait-elle pas suscité des controverses dans ce pays où deux tiers de la population soutient la peine de mort en cas d’homicide ?
C’est la même proportion qu’en 1981, en France… Quant à votre première question, je pense que cette exposition aurait un grand succès aux États-Unis. On y ajouterait des œuvres américaines, à l’image de la Chaise électrique d’Andy Warhol, magistrale sur son fond rouge… Mais pour des raisons pratiques, l’exposition ne voyagera pas. Je ne pense pas qu’elle aurait suscité la controverse : n’oublions pas que l’Amérique est une nation qui soutient la liberté d’expression à un point tel que l’on peut défiler en habit nazi le dimanche sans être inquiété. Savoir où s’arrête la tolérance et où commence la complicité est un autre sujet qui ne relève pas de l’art.

En montrant une guillotine voilée d’un tulle noir, ne craignez-vous pas de détourner l’attention de la nature sinistre de cet objet en le théâtralisant ?
La guillotine, ma vieille ennemie, n’est pas un objet mais une machine qui a trop longtemps servi. Et son voile rappelle celui, plus opaque, dont on l’habillait le soir venu – raison pour laquelle les détenus l’appelaient « la veuve ». Au moment de l’abolition de la peine de mort, en 1981, j’ai souhaité que l’on conserve cette guillotine qui appartient à l’histoire de la justice.

La machine a fini par rejoindre les collections du Musée des arts et des traditions populaires, où j’ai demandé qu’elle reste dans les réserves pour une période de vingt-cinq ans, par crainte de heurter les sensibilités encore vives sur le sujet. La voir ainsi exposée est pour moi le symbole ultime de l’abolition de la peine de mort. La guillotine est désormais une pièce de musée.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°322 du 2 avril 2010, avec le titre suivant : Questions à : Robert Badinter

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