Quatre questions à Alain Séchas

Le monde m’est d’une insatisfaction profonde

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 12 mai 2000

Parallèlement à la publication d’un nouveau catalogue et à la préparation d’une commande publique à Strasbourg, Alain Séchas (45 ans) dévoile ses dernières œuvres à la galerie Jennifer Flay, à Paris.

Depuis quelques années, vos travaux mettent en scène des chats. Pourquoi utilisez-vous cet animal ?
Paradoxalement, c’est d’abord par intérêt pour la représentation humaine. Il s’agit d’un procédé pictural, comme lorsque Henri Matisse a supprimé les traits du visage pour en faire disparaître la force énigmatique, de façon à relever l’aspect décoratif de la composition. Pour moi, un travail d’art est d’abord un travail d’observation. Je ne crois pas à l’imagination ou à quelque chose descendu du ciel. Les artistes développent des capacités d’observation comme d’autres décideraient de développer leurs muscles. Ce thème du chat, puisque je travaille sur le motif, est entré de façon naturelle dans mon ensemble d’images. D’ailleurs, il n’est parfois pas l’élément le plus attractif de la scène. Dans l’exposition, à la galerie Jennifer Flay, par la duplicité d’autres visages, d’autres corps, le chat se dissout et n’est plus le prétendu héros qu’il devait être. Cette exposition mêle très frontalement l’imagerie de la différence, notamment sexuelle.

Vos dessins et vos sculptures sont proches d’une iconographie de livres pour la jeunesse. En même temps, le message est très dur, à la limite du morbide. Pourquoi cette dichotomie ?
Une façon de faire avancer les choses en art, c’est l’humour. Son extrême est l’humour noir, cruel, qui nous attire immédiatement. Mais cette dureté peut se résoudre par un éclat de rire qui permet d’avancer, de la conjurer, de l’accepter. L’art peut se définir comme une chose qui provoque, mais qui apaise en même temps. Il y a toujours du paradoxal dans ces deux mouvements.

Malgré toute la dureté des scènes, les personnages ne semblent-ils pas accepter leur destin ?
Toutes les pièces sont des arrêts sur image juste après ou juste avant qu’un événement puisse se produire. Soit la violence s’est apaisée, soit elle est sur le point de surgir. Malgré la joliesse ou la douceur des motifs, je revendique cette sécheresse, ce côté radical qui va droit au but.

L’actualité et nos comportements dans la société sont-ils vos principales sources de réflexion ?
Si je fais un travail d’artiste, c’est que le monde m’est d’une insatisfaction profonde. Je ne porte pas après coup de jugement moral sur ce que je vais montrer puisque c’est lui qui se situe justement à l’origine de ma réflexion. Mon travail d’artiste consiste aussi à focaliser mon énergie, ma capacité d’observation avant que les choses se fassent inconsciemment. Par exemple, Mister Mazout recoupe l’actualité des oiseaux mazoutés, sans que je me sois dit que j’allais faire une pièce sur la marée noire. Je suis parti de cette série en noir et blanc à l’encre présentée à l’exposition. J’ai fait couler de la mousse polyuréthane sur une petite sculpture qui existait déjà, et la chose est arrivée, mais pas directement par rapport à ces dessins. Je vais pourtant les installer ensemble chez Jennifer Flay. Il y aura une autre pièce qui sera comme la danseuse de Degas au milieu des tableaux, ou comme la sculpture de Donatello chez les Fauves. J’aime bien ce mouvement classique qui met le spectateur dans un état de malaise : on peut se dire que l’on est dans une exposition du XIXe siècle. Pour moi, il s’agit d’un refus de l’installation. Je veux aussi que tout soit contenu dans chaque pièce, bloqué, figé, pour provoquer ce moment de silence que l’on peut avoir devant quelque chose qui nous émeut, engendrer un côté émotion-émulsion, à l’image d’une photographie qui apparaît dans le révélateur.

- ALAIN SÉCHAS, jusqu’au 10 juin, Galerie Jennifer Flay, 20 rue Louise-Weiss, 75013 Paris, tél. 01 44 06 73 60

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°105 du 12 mai 2000, avec le titre suivant : Quatre questions à Alain Séchas

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