Mardi 17 septembre 2019

Rétrospective

Quand l’image atteint le point Gowin

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 17 juin 2014 - 670 mots

La voix poétique d’Emmet Gowin résonne à la Fondation Cartier à travers l’intensité de ses portraits et paysages immortalisant des moments intimes.

PARIS - On ne peut regarder les photographies d’Edith réalisées par Emmet Gowin sur cinquante ans de vie commune sans penser à celles d’Eleanor d’Harry Callahan (1912-1999), le maître d’Emmet Gowin, ni à celles de Nicholas Nixon, l’autre grand photographe américain de l’intime. Leur voix poétique singulière étroitement liée à leur épouse et muse, à leur famille, a en commun d’incarner leurs sensations et émotions, de rendre sensible un univers personnel qui aspire à un ordre idéal étroitement lié à l’innocence et à la vision d’un monde pur. « La photographie donne un corps physique à notre expérience », dit Emmet Gowin. Pour ce fils de pasteur méthodiste, né en 1941 à Danville (Virginie), éveillé à la photographie par Ansel Adams à l’instar de Callahan, et à la philosophie par Søren Kierkegaard, façonné tout autant par Robert Frank, Henri Cartier-Bresson, Eugène Atget, Walker Evans, la photographie se confond avec son propre cheminement aussi bien dans la sphère privée que hors d’elle, dans ses réflexions sur la nature et les paysages exploités, impactés par l’agriculture, l’industrie, le nucléaire ou l’armée, dont les sublimes images aériennes à l’abstraction d’une douceur confondante ont ouvert au cours des années 1980 un autre chapitre dans son œuvre. Le rapport émotionnel avec la nature, à la terre est du même ordre chez Emmet Gowin que celui vécu avec Edith, leurs enfants, sa belle-famille et leurs voisins, offert en partage sans affectation, ni posture. « Il y a des choses dans votre vie que vous seul verrez, que vous seul entendrez. Si vous ne les racontez pas ou ne les écrivez pas, si vous ne faites pas une photo, ces choses ne seront ni vues ni entendues », soulignait-il en 2009 lors de son départ à la retraite de l’université de Princeton dans son discours. Discours publié pour la première fois dans le catalogue qui accompagne cette belle rétrospective organisée par la Fundación MAPFRE en collaboration avec la Fondation Henri Cartier-Bresson.

Edith, au cœur de son processus créatif
Jusqu’à présent, l’œuvre d’Emmet Gowin n’avait pas fait l’objet d’une présentation complète, l’exposition « Cinq étranges albums de famille » au BAL en 2011 ne s’étant concentrée que sur la série « The Clearest Pictures were at First Strange » (1965-1973). Ici, la vision élargie donne la mesure de la place importante que tient le paysage traité avec la même délicatesse, la même attention portée à ses textures, formes, volumes, plis et replis, sinuosités et lumières que celles porté au corps d’Edith. De la partie consacrée (au premier étage) aux portraits d’Edith, élargis à ceux de leur vie familiale en Virginie, à la partie dédiée (au second étage) aux paysages aériens, aux photographies de Pétra et de l’Italie, à ses dernières séries également sur les papillons de nuit et les physionotraces d’Edith, se dessine le portrait d’un homme moralement, intellectuellement et artistiquement respectueux et affectueux envers le monde auquel il appartient. Tout en retenue, ses images racontent le cycle d’une vie, d’un amour, d’un paysage, d’une terre auquel il revient sans cesse en élargissant l’approche, le traitement, en poursuivant aussi dans la chambre noire son art du tirage. Leur force tient à l’attention, à la simplicité, la sincérité de son regard. « Photographier Edith reste le fil conducteur et l’expérience rédemptrice de ma vie. C’est, dans une large mesure, le poème central de mon œuvre. » Dans le monde visuel de Gowin, le visage, la silhouette dénudée de la femme aimée est de l’ordre du sacré, de l’espace nourricier. « Pour moi les photographies sont un moyen de retenir, intensément, un moment de communication entre un être et un autre », écrit-il en 1967 dans son projet de fin d’étude en beaux-arts et photographie à la Rhode Island Shool of Design où enseignait Harry Callahan. Un instant de communion, aurait-on envie d’ajouter au propos.

Emmet Gowin

Nombre d’œuvres : 129 tirages
Commissaire : Carlos Gollonet de la Fundación MAPFRE

Emmet Gowin

Jusqu’au 27 juillet, Fondation Henri Cartier-Bresson, 2 impasse Lebouis, 75104 Paris, mardi-dimanche 13h-18h30, mercredi jusqu’à 20h30, samedi 11h-18h45, www.henricartierbresson.org, « Emmet Gowin », éditions Xavier Barral et TF Editores, 258 pages, 48 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°416 du 20 juin 2014, avec le titre suivant : Quand l’image atteint le point Gowin

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