Quand la photographie "dépasse" sa rivale

L’art et le nu photographique à la BnF Tolbiac

Le Journal des Arts

Le 16 septembre 2009

\"L’art du nu\", un intitulé prudent qui circonscrit les relations entre l’art et le nu photographique, ou plus restrictivement une certaine approche du thème de la nudité, en analysant les liens entre \"le photographe et son modèle\". Pour qui vaincra l’éloignement du lieu (BnF Tolbiac, un métro, un bus à peine), la récompense est inédite : quelques secrets bien gardés du cabinet du collectionneur, et quel collectionneur (BnF, École des beaux-arts, Musée Rodin) !

PARIS. La lecture d’une exposition varie beaucoup avec la culture du spectateur, avec ses centres d’intérêt et son approche personnelle. Une telle thématique mise donc sur un éventail de charmes et de lectures qui devrait lui attirer un large public. Il faut aussi lui reconnaître de montrer pour la première fois, avec cette ampleur et cette largesse de vue, un “genre” – le nu photographique – conservé en abondance dans les bibliothèques et les musées, et d’engager sa reconnaissance dans une direction certes sélective, mais coupée de chemins de traverse.

Imitation
Le choix qui a été fait consiste à placer la photographie dans la perspective des beaux-arts, sinon dans leur dépendance, en considérant les relations, correspondances, interactions, ressemblances et influences ; terrain cher à l’histoire de l’art la plus classique (vision plaisante de la photographie comme “servante des arts”) sur lequel on fera peu de découvertes, mais reconnaissons, là encore, que le propos est annoncé et clairement tenu. Dès la première salle, la confrontation des “académies” en peinture, dessin, lithographie et photographie donne le ton : le photographe s’inscrit dans l’imitation. S’il utilise une nouvelle technologie pour faire des images, c’est en copiant les sujets, les attitudes – et sans doute les intentions – des artistes. Et, très vite, s’exerce la tutelle des beaux-arts sur l’art mécanique que restera la photographie. Elle est certes peu contraignante, elle tourne souvent à la joyeuse complicité, mais la déférence à l’égard des arts majeurs est manifeste, du moins à travers les objectifs de l’exposition. Fort heureusement, la répartition intelligente d’un matériel fort bien choisi n’use que modérément d’un comparativisme facile, ce qui permet de mettre à l’honneur avant tout des images photographiques, pour elles-mêmes. La répartition en espaces thématiques et unitaires fait parfois perdre le fil initial pour laisser admirer non seulement des photographies, mais des corps, des chairs, des poses, des alanguissements et des regards, et tout simplement des femmes (principalement) et des hommes nus, évidemment “bien de leur personne”. Curieu­sement, la nouveauté discrète du lieu, la Bibliothèque nationale de France, sortie de nulle part, semble convenir particulièrement à cette manifestation de l’évidence sans honte (d’avance absoute par la référence artistique, il est vrai).

Petite folie individuelle
Malgré l’exergue de cette citation de Taine en 1865 – “Après tout, la photographie ne songe pas à se comparer à la peinture” –, on verra que le meilleur advient quand elle songe tout à fait à se mesurer à sa rivale, et même à la dépasser. Et comment l’éviter quand les plus grands, pour ne pas dire tous les peintres, sont attentifs aux enseignements ou aux révélations de la photo­graphie : Delacroix passant commande au photographe Durieu d’un ensemble somptueux d’académies (ici entièrement exposé), Falguière prenant en compte tout le contenu graphique d’une photographie (y compris le flou du bougé). Mais si l’exposition ne s’en tenait qu’aux manifestations de l’imitation, de la copie du modèle sur une image au lieu qu’il soit sur nature, elle ne serait qu’à moitié passionnante ; car l’atout de ce sujet est dans la dérive, dans le dérapage et le défoulement, dans la petite folie individuelle des attraits corporels : F.R. Carabin photographiant des postures osées qui se retrouveront sur du mobilier ou des objets, José Maria Sert agençant soigneusement ses modèles contre la pesanteur, Jeandel se risquant au sadisme sans qu’on en saisisse les finalités artistiques, Richer affinant ses références anatomiques dans toutes les positions, ou tout simplement Louis Bernard ou Voland déclinant l’érotisme d’un unique modèle sous prétexte d’”étude d’après nature”. À voir tant de nudités qui appellent de la variation et de l’invention dans une thématique que l’on pourrait croire fermée, on comprendra que la photographie ouvre à des situations que l’on serait bien en mal de trouver dans la peinture de nu, ce qu’Uzanne appelle à la fin du siècle le nu pathologique, les “poses acrobatiques, chirurgicales et sadiques”. Que ce sujet complexe, partant d’un constat “académique”, amène dans de telles contrées fera regretter que le cheminement n’ait pas été poursuivi – aussi bien dans les analyses de l’important catalogue – vers une production érotique et pornographique encore plus abondante et méconnue.

L’ART DU NU AU XIXe SIÈCLE, jusqu’au 18 janvier 1998, Bibliothèque nationale de France, Tolbiac, Grande galerie, quai François-Mauriac 75013 Paris, tél. 01 53 79 40 45, tlj sauf lundi et jours fériés 10h-19h, dimanche 12h-18h. Catalogue, L’art du nu au XIXe siècle, sous la direction de Sylvie Aubenas, coédition BnF/Hazan, 196 p., 170 ill., 195 F broché, 295 F relié. Journée d’étude à la BnF, le 12 décembre de 14h à 18h, “L’art du nu au XIXe siècle, entre vérité et obscénité”?.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°48 du 21 novembre 1997, avec le titre suivant : Quand la photographie "dépasse" sa rivale

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