Samedi 17 novembre 2018

Qin Shihuangdi, cet « illustre inconnu »

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · L'ŒIL

Le 4 décembre 2007 - 945 mots

Mort d’avoir abusé d’élixirs d’immortalité, le premier empereur de Chine est encore aujourd’hui auréolé de mystères que seule la fouille de son tombeau viendra un jour percer.

« Il a le cœur d’un tigre et d’un loup à la fois. Il est avare et on ne peut lui faire confiance. La politesse, le respect des hiérarchies et les règles du maintien lui sont étrangers. Lorsque l’occasion se présente de faire du profit, il trahit ses proches comme s’ils étaient des animaux. » C’est en ces termes peu flatteurs qu’un membre de l’État féodal Wei stigmatise, en 206 avant notre ère, celui qui est passé à la postérité sous le nom de Qin Shihuangdi, premier empereur de Chine. Sa dynastie était censée durer plus de dix mille générations : elle s’éteignit, en fait, au terme de treize minuscules années !

Un empereur hanté par la peur panique de disparaître
Et pourtant ce monarque boulimique devait, durant son règne éphémère, réglementer les poids et les mesures, unifier l’écriture, créer une monnaie unique, construire un réseau arachnéen de routes et de palais (deux cent soixante-dix pour sa seule capitale !), édifier la Grande Muraille, donner son propre nom à la Chine… mais aussi, soulignent ses détracteurs, éliminer la noblesse, juguler l’opposition, ordonner de brûler tous les livres du royaume, à l’exception des traités de médecine, d’agriculture ou de divination...

À dire vrai, nul personnage ne semble davantage nimbé de mystères que cet empereur, dont une obsession semble hanter toute l’existence : la crainte de la mort. La grande historienne Danielle Elisseeff le décrit elle-même comme un être « pitoyable, hanté par la peur panique de disparaître, une peur chevillée au ventre. C’est elle qui lui dicta d’écraser tous les autres princes ; elle lui inspira de cataloguer, fixer, légiférer, unifier, standardiser tout, et jusqu’à la quantité d’huile nécessaire pour graisser la roue des chariots : il fallait que rien ne bouge jamais. C’est ainsi qu’il concevait l’immortalité – un état infiniment solide, infiniment invariant. Il se voyait comme celui qui arrêterait le cours et les actions du temps. » (Chine, Le Premier Empereur, catalogue de l’exposition du Grimaldi Forum, Monaco, 2001).

Est-ce pour cette raison que l’empereur manifesta le plus grand intérêt pour les travaux des géomanciens, ces « fangshi » dont les textes nous apprennent qu’ils étaient en même temps des astrologues, des magiciens et des devins ? Nombre de traditions lui prêtent également une passion pour les élixirs d’immortalité, potions et autres breuvages concoctés par une armada d’alchimistes et de sorciers chargés de lui assurer la vie éternelle. Incluant vraisemblablement dans leur composition des billes du mercure et du phosphore, ces étranges mixtures furent, hélas, infiniment « efficaces » que les nombreux attentats auxquels avait échappé l’empereur : Qin Shihuangdi décéda brusquement en 210 avant notre ère...

Démesuré, le tumulus où il est enterré demeure énigmatique
Mais, au-delà des légendes et du mythe savamment entretenus par les historiens de la République populaire de Chine (vantant ses qualités pragmatiques d’homme d’État s’opposant à la clique réactionnaire des confucéens !), demeure l’énigme que constitue son tumulus, dont la masse imposante domine la grande plaine de lœss qui entoure la ville de Xiang.

À en croire Sima Ayan, l’« Hérodote chinois » qui vécut entre 145 et 86 avant notre ère, plus de sept mille forçats furent envoyés au mont Li pour entreprendre la construction de ce titanesque mausolée. « Ils creusèrent à travers trois niveaux d’eaux souterraines, coulèrent du bronze et installèrent le sarcophage. On y transporta des modèles de maisons, de bâtiments officiels, et des objets rares et précieux. Il fut ordonné de mettre en place des arbalètes dont les mécanismes se déclencheraient à la moindre intrusion. Du mercure représenta les rivières, le Chang jaune, le Huang He et la vaste mer. Des machines les mettaient en mouvement. Au plafond, il y avait tous les signes du ciel, au sol tous ceux de la géographie. On fit des lampes alimentées à l’huile de dugong qui devaient brûler très longtemps. »

Quarante fosses ouvertes sur les six cents identifiées
Si de nombreuses traces de mercure décelées sur le site semblent confirmer les dires du grand historien, les archéologues chinois ne pensent, hélas, fouiller la tombe du premier empereur que dans une trentaine d’années, invoquant des précautions de fouilles. C’est dire la frustration des Occidentaux que nous sommes, contraints de rêver à ce palais souterrain étincelant de mille trésors !
De même, sur les six cents fosses identifiées sur le site, seule une quarantaine ont été ouvertes. Soit une infime proportion pour tenter de comprendre la quête d’immortalité de ce souverain mégalomane, l’exact contemporain de l’empereur Hadrien.

Par une curieuse coïncidence, les deux monarques ne partageaient-ils pas ce désir ardent de repousser les frontières du monde ? De même que Qin Shi Huangdi orna son ultime demeure de représentations du ciel et de la terre, avec ses fosses annexes emplies de chevaux, de danseurs, de chars et de soldats, le souverain philhellène mit en scène dans sa villa des abords de Tivoli sa cosmologie personnelle et son univers en réduction.

Un rapprochement que ne pouvait manquer de souligner le directeur du British Museum, qui consacrera bientôt, sous cette même coupole, une exposition à ce magnifique bâtisseur de rêves que fut l’empereur Hadrien. Le rendez-vous est d’ores et déjà pris...

Biographie

-259 Naissance du futur premier empereur. -246/-221 Qin Shi Huang est roi de Qin. -230/-225 Qin conquit les royaumes de Han, Zhao et Wei. -227 Il est victime d’une première tentative d’assassinat. -221/-210 Qin Shi Huang prend officiellement le titre de Qin Shihuangdi (premier empereur). -221/-206 Dynastie Qin. -215 Début de la construction de la Grande Muraille. -210 Décès de l’empereur. Selon sa volonté, il est enterré avec son armée sculptée en terre cuite.

Autour de l’exposition

Informations pratiques « Le premier empereur, l’armée de terre », jusqu’au 6 avril 2008. The British Museum, Great Russell Street, Londres. Ouvert tous les jours de 10 h à 17 h 30, les jeudis et samedis jusqu’à 20 h 30. Tarifs”‰: 17, 20 € et 14, 34 €. Tél. 44 (0) 20”‰73”‰23”‰82”‰99, www.britishmuseum.org Paris-Londres, 2 h 15 en Eurostar, www.eurostar.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°597 du 1 décembre 2007, avec le titre suivant : Qin Shihuangdi, cet « illustre inconnu »

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