Art nouveau

Prouvé père, l’insaisissable touche-à-tout

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 3 juin 2008 - 892 mots

Un triptyque d’expositions réhabilite Victor Prouvé, artiste de l’école de Nancy et père de Jean, constructeur et designer.

NANCY - Fidèles à leur orientation, les musées nancéiens poursuivent leur entreprise de réhabilitation des figures artistiques locales. Cette fois-ci, c’est au tour de Victor Prouvé (1858-1943), le père de Jean, célèbre constructeur et designer. Sa notoriété a longtemps occulté le travail de son père, qui fut pourtant l’un des acteurs majeurs de l’école de Nancy, mouvance de l’Art nouveau français. Son ancrage provincial conjugué au discrédit longtemps jeté sur le « style nouille » ont été deux facteurs déterminants de cet oubli. Selon Blandine Otter, spécialiste de Victor Prouvé et co-commissaire des manifestations, « la famille n’a par ailleurs jamais fait le jeu du marché de l’art, privilégiant les donations aux musées ». Il était donc logique que la redécouverte soit initiée par ces mêmes établissements. Quelques expositions thématiques, dont la remarquable « Prouvé et l’effort de guerre » organisée au Musée lorrain en 2002, avaient déjà rouvert le dossier. Elles révélaient les talents de graphiste de Victor mais aussi son engagement humaniste, autant de qualités qui se dégagent à nouveau de ce triptyque d’expositions centré sur la période de l’école de Nancy (1880-1914), soit l’apogée de son travail.

Un formidable dessinateur
Si toutes les propositions sont de qualité, la plus passionnante car la plus inédite, s’ouvre au Musée des beaux-arts. Consacrée à la peinture de Victor Prouvé, elle est complétée par quelques sculptures. Il y apparaît comme un peintre talentueux mais surtout insaisissable, s’essayant à tous les styles, de l’orientalisme – avec ces quelques images produites lors de séjours en Tunisie – au romantisme tempétueux du célèbre tableau Les Voluptueux (1889), triple hommage appuyé à Rodin par son thème (L’Enfer de Dante), à Rubens pour la plastique des corps et à Delacroix avec l’explosion des couleurs. Après l’usage, critiqué par la presse de l’époque, d’une palette criarde pour certains portraits, Prouvé s’engage très brièvement dans la voie du symbolisme, comme l’illustre Vision d’automne (1899), tableau sorti des réserves et restauré pour l’occasion. Tous les styles semblent alors l’intéresser. Tous, à l’exception de l’académisme mièvre d’Alexandre Cabanel, son maître à l’École des beaux-arts de Paris. Ces écarts incessants sont autorisés par l’une des qualités majeures de l’artiste : Prouvé est un formidable dessinateur. Cette aptitude lui permet d’exceller dans l’art du portrait, des plus convenus lorsqu’il représente la bonne société de Nancy – qui constitue aussi l’essentiel de ses commanditaires – aux plus émouvants lorsqu’il traite de l’intimité familiale. Il multiplie les images peintes, mais aussi modelées, de son épouse, Marie Duhamel, et de leurs sept enfants. S’y révèle aussi comme une évidence la proximité avec Jean à qui il transmettra les leçons de l’aventure de l’école de Nancy : produire dans tous les arts pour améliorer le quotidien et en collaboration avec l’industrie. Le très beau portrait de Madame Gallé et ses filles (1880) – Émile Gallé était très proche de la famille –, dans une facture à la Gainsborough, est encore un signe de sa versatilité stylistique. Prouvé est par ailleurs un très bon peintre de décors. Sa période parisienne, de 1877 à 1902, est en effet ponctuée de commandes importantes pour des bâtiments publics, ainsi la mairie d’Issy-les-Moulineaux (vers 1898). Plusieurs grands fusains préparatoires illustrent ces travaux dont les sujets sont en adéquation avec les convictions républicaines du peintre : la félicité par l’harmonie familiale et le travail. Ces deux thèmes se voient également repris dans les deux célèbres grands formats, L’Ile heureuse (1902) et La Joie de vivre (1904), encore accrochés dans leurs cadres Art nouveau, et dont la palette fait alors écrire à la critique que Prouvé est le digne héritier de Puvis de Chavannes.
Conformément à l’esprit véhiculé par cet Art nouveau, Prouvé s’engage dans le décloisonnement des disciplines. C’est l’objet du second volet, au Musée de l’école de Nancy, où sont toujours présentées d’impeccables expositions, malgré l’exiguïté des lieux. Si les objets y sont plus connus, ils bénéficient d’une scénographie qui permet de les apprécier pleinement. C’est le cas des impressionnants objets-sculptures comme la coupe La Nuit (1894), mais aussi des très belles reliures en cuir pyrogravé créées en collaboration avec René Wiener et Camille Martin, ou encore de la robe d’apparat Bord de rivière au printemps (1900). L’éreintant parcours sur les traces de Prouvé père – qui, à la tête de l’École des beaux-arts de la ville, acheva pourtant sa carrière dans la misère –, se clôt au Musée lorrain. Y sont exposées quelques-unes de ses nombreuses gravures, médium particulièrement apprécié par l’artiste. Si l’étrange scénographie couleur pastel affadit quelque peu la vigueur du trait de ces multiples, cette dernière exposition achève de démontrer la valeur de cet artiste touche-à-tout, attaché à mettre à l’œuvre la synthèse des arts promue par les acteurs de l’école de Nancy. À l’égal des Gallé, Daum et Majorelle, pourtant mieux servis par la postérité.

VICTOR PROUVÉ, LES ANNÉES DE L’ÉCOLE DE NANCY, jusqu’au 21 septembre, à Nancy : Musée des beaux-arts, 3, place Stanislas, tél. 03 83 85 30 72, tlj sauf mardi 10h-18h ; Musée de l’école de Nancy, 36-38 rue du Sergent-Blandan, tél. 03 83 40 14 86, tlj sauf lundi et mardi 10h-18h ; Musée lorrain, 64, Grande-Rue, tél. 03 83 32 18 74, tlj sauf lundi 10h-12h30, 14h-18h. Catalogue, collectif, 312 p., 39 euros, ISBN 978-2-07-012070-3.

Victor Prouvé

- Commissariat général : Musée de l’école de Nancy
- Au Musée des beaux-arts : Sophie Harent, conservatrice
- Au Musée lorrain : Bénédicte Pasques, assistante qualifiée de conservation
- Au Musée de l’école de Nancy : Valérie Thomas, directrice du Musée ; Blandine Otter, assistante de conservation ; Jérôme Perrin, assistant qualifié de conservation, Villa Majorelle
- Muséographie : Didier Blin pour le Musée des beaux-arts et le Musée de l’école de Nancy

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°283 du 6 juin 2008, avec le titre suivant : Prouvé père, l’insaisissable touche-à-tout

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