Lundi 17 décembre 2018

Art moderne

Prénom Olga

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 29 mars 2017 - 787 mots

Au Musée Picasso, l’interprétation psychologisante de la représentation d’Olga Picasso apporte peu d’éléments nouveaux à la compréhension de l’œuvre du maître.

PARIS - La main de Picasso grandeur nature. Le dessin, daté de 1920, réalisé sur un morceau de papier ordinaire, est splendide. Posée, cette main aux contours nets attire l’attention par un détail qui a son importance : une alliance. Car l’homme s’est marié pour la première fois deux ans plus tôt et l’affiche clairement (fièrement ?). Son épouse, mais aussi sa muse et son modèle, est russe, Olga Khokhlova. Une main donc qui dessine, mais également une main qui caresse.

Le musée soutient que 2017 n’est pas seulement l’anniversaire du centenaire de la révolution russe : il est aussi celui de la rencontre entre Picasso et Olga. Est-ce cette date qui a pu justifier une manifestation baptisée en toute simplicité « Olga Picasso » ? Ou – hypothèse plus probable – l’exposition s’inscrit-elle dans la lignée de celles qui présentent l’œuvre de l’artiste espagnol à l’aune de ses amours ? La liste en est longue, car cet homme à femmes a laissé derrière lui de si nombreuses conquêtes qu’elles forment une véritable galerie de portraits.

Par bonheur, les commissaires de l’exposition n’ont pas choisi la vision anecdotique et superficielle qui tenterait de traduire la panoplie stylistique de Picasso par les multiples images d’Olga. Encore que, dans un article du remarquable catalogue (coéd. Musée Picasso/Gallimard), Joachim Pissarro suggère de remplacer le terme « néoclassicisme », souvent attaché à l’œuvre de Picasso dans les années 1920, par l’expression de « période Olga ».

Pour autant, l’approche psychologique, adoptée ici, n’est pas plus convaincante. De fait, tout au long du parcours semé d’œuvres magnifiques, les panneaux pédagogiques détaillent à l’envi les états d’âme du couple. Ainsi, le somptueux Portrait d’Olga dans un fauteuil (1918) ou un monumental Grand nu à la draperie (1923) sont suivis par un ensemble de portraits définis comme mélancoliques. Le seul problème est que l’on distingue difficilement les expressions prétendument mélancoliques de celles qui ne le sont pas.

Un bref épisode intime
Le spectre s’élargit avec la section « Changement de décor ». La vie mondaine du couple prend son élan et tous deux s’installent rue La Boétie (Paris-8e), dans l’appartement que leur procure le galeriste Paul Rosenberg. Ils acquièrent le château de Boisgeloup (Eure) et s’entourent des « who’s who » français et étrangers : Apollinaire et Cocteau, Stravinsky et Diaghilev. Puis arrive, comme en apothéose, la naissance de Paul. C’est à travers ces épisodes intimes de la vie de Picasso et d’Olga – la maternité et l’enfance de son fils – que le peintre aborde de manière directe sa biographie. Qu’il s’agisse d’Olga tenant son bébé (Maternité, 1921) ou des jouets qu’il fabrique pour son fils (Cheval, 1921), l’artiste semble s’investir dans le cadre familial.

Mais on le sait, les choses ne durent pas. En 1927, Picasso entretient une liaison avec une très jeune femme, Marie-Thérèse Walter. Dans le chapitre nommé « Baigneuses », ce sont des figures de femmes, traitées d’une manière proche du surréalisme qui, selon les organisateurs, illustrent cette double vie. Avec une clarté exemplaire, car « Olga est dépeinte dans des tonalités sourdes, grisâtres, et dotée de formes pesantes et acérées », tandis que « Marie-Thérèse est au contraire représentée dans une palette plus fraîche et dans des postures aériennes très érotiques, qui disent bien toute l’énergie et la joie qu’elle inspire à l’artiste ». L’hypothèse est séduisante, mais peut-on l’avancer avec une telle certitude face à ces représentations stylisées à l’extrême, qui laissent autant de place à l’imaginaire ?

Les chapitres suivants portent plus encore à confusion : « Métamorphose », « Atelier », « Crucifixions et Corridas » ou encore « Éros et Thanatos ». Certes, chaque ensemble comporte des œuvres spectaculaires. La tête bouleversante du Minotaure (1933) est la fusion extraordinaire d’un homme et d’une bête, le Baiser de 1931 reste probablement l’image la plus crue d’un érotisme quasi anthropophagique et la Corrida de 1935 est une scène d’une violence à la limite du supportable. Sans doute les rapports entre les époux sont tendus. Toutefois, Picasso n’a pas attendu l’arrivée d’Olga pour traiter les thèmes de l’atelier, de la sexualité, de la tauromachie et encore moins de la métamorphose, thèmes qui traversent toute son œuvre. Le risque de l’interprétation psychologisante d’Olga, comme de tout autre personnage, est qu’il s’agit d’une projection. Triple projection même : celle du personnage représenté, celle de l’artiste et enfin, celle de l’interprète. Cela fait beaucoup de monde, même pour Picasso.

Le visiteur peut toujours, un étage plus haut, voir l’ensemble de l’hommage à Jacqueline Roque : « Jacqueline aux mains croisées ». Prémices de la prochaine exposition à cette dernière femme et égérie de Picasso ?

Olga Picasso

Jusqu’au 3 septembre, Musée national Picasso-Paris, 5, rue de Thorigny, 75003 Paris.

Légende Photo

Pablo Picasso, Portrait d'Olga dans un fauteuil, Montrouge, printemps 1918, huile sur toile, 130 x 88,8 cm, Musée national Picasso, Paris. © Photo : RMN (Musée national Picasso-Paris)/Mathieu Rabeau.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°476 du 31 mars 2017, avec le titre suivant : Prénom Olga

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