Dimanche 25 février 2018

Portraits de lieu

Peinture et topographie dans l’art ancien

Le Journal des Arts

Le 10 mars 2008

Dans le cadre de Bruxelles 2000, les Musées royaux des beaux-arts de Belgique interrogent les modes de représentation du lieu du XVIe au XVIIIe siècle. Les multiples visages de l’ancien duché de Brabant et de Bruxelles s’y détaillent dans une démonstration pour spécialistes qui s’interdit toute velléité spectaculaire.

BRUXELLES (de notre correspondant) - Dès l’entrée de l’exposition, le visiteur est placé devant un dilemme topographique : prendre à gauche ou à droite ? L’absence d’indications claires constituera pour lui un leitmotiv dans sa visite. Qu’est-ce que cet ancien duché de Brabant ? À quoi le nom, toujours d’actualité, correspondait-il alors et où situer exactement ce passé ? Pas de carte, mais des commentaires érudits qui trahissent une grande confiance dans le niveau de compétence de chaque visiteur. Si l’exposition ne manque pas de peintres – il y en a d’excellents et peu connus comme Bonnecroy ou Van Heil –, elle aurait eu besoin d’un “géographe” ne serait-ce que pour éviter ce parcours en deux parties qui se referment, chacune, en impasse. Mais ne boudons pas l’intérêt soulevé par une exposition voulue comme un essai scientifique riche de quelque 170 peintures, d’excellents dessins – dont la série des trente-trois vues de Bruxelles et de ses environs de Remigio Cantagallina –, mais aussi d’instruments et de documents. Il s’agit en effet de montrer les transformations apportées au regard que l’homme de la Renaissance pose sur le monde qui le comprend et qu’il entend désormais lui-même comprendre. Il faut attendre le XVIe siècle pour voir ce regard neuf s’imposer dans les Pays-Bas longtemps attachés à leur tradition gothique. Partant du XVIe siècle pour aboutir au XVIIIe siècle – pourquoi cet arrêt inopiné alors que la photographie allait, au XIXe siècle, poursuivre la voie tracée non sans la faire évoluer ? – l’exposition analyse en détail la relation au lieu qui guide l’observation des peintres. Topographe attaché à rendre l’exactitude du site, expert qui collabore à la recherche scientifique, illustrateur cartographe qui met en œuvre – souvent au bénéfice des armées des Provinces-Unies et de celles des Pays-Bas septentrionaux en conflit – les théories “perspectivistes” que son métier de peintre lui a enseignées : tous témoignent d’un souci spécifique qui détermine la nature de la représentation allant parfois jusqu’à revendiquer la mise en parallèle de l’image et du texte comme dans les descriptions figurées d’églises et de châteaux de Le Roy et Sanderus. Avec la seconde moitié du XVIIe siècle, la topographie est devenue un genre particulièrement prisé comme en témoigne l’abondante production réunie pour l’occasion. Un des mérites de l’exposition est de montrer à quel point l’imagination n’a cessé d’interférer dans ces vues à priori documentaires. L’idéalisation n’a pas renoncé à contrarier l’objectivité pour “corriger ” la nature, améliorer la composition ou répondre aux exigences de l’expression. La description du site vire au portrait.

Liste d’arrêts sur image
Consacrée à la représentation de Bruxelles, la seconde section justifie l’intégration de la manifestation dans le festival Bruxelles 2000. Déclinant l’éventail des types de représentation, l’exposition reste sourde à ce que la ville a conservé de ce passé. L’élément topographique charme souvent par sa qualité anecdotique en créant une tension entre ce qui a disparu avec les années, ce que la mémoire a figé sous le glacis du patrimoine ou ce qui s’est maintenu en se transformant au fil du temps. L’exposition offre une suite d’arrêts sur image qui témoigne de permanences comme la division sociologique entre ville haute et ville basse, toujours sensible aujourd’hui. Les peintures réunies témoignent de l’essor d’une ville de cour qui se crée ses emblèmes, reproduit inlassablement ses symboles et se forge une identité que la littérature et les arts se devront de répercuter. Et lorsque l’exposition s’achève, le regret s’impose de n’avoir pas assisté à l’ensemble du développement qui devait donner à un lieu ses physionomies antagonistes. Le changement de régime a-t-il imposé un changement du regard ou a-t-il substitué de nouveaux symboles aux anciens, désormais voués à une retraite mélancolique ? Le découpage chronologique ampute largement l’intérêt du sujet en isolant le passé de son actualité.

- Le peintre et l’arpenteur. Images de Bruxelles et de l’ancien duché de Brabant, jusqu’au 17 décembre, Musées royaux des beaux-arts de Belgique, rue de la Régence 3, 1000 Bruxelles, tlj sauf le lundi de 10h-17h. Tél. 32 (0)2 508 32 11

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°114 du 3 novembre 2000, avec le titre suivant : Portraits de lieu

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