Vendredi 14 décembre 2018

Portrait du peintre en dessinateur

Rotterdam accueille une rétrospective de l’œuvre graphique de Bruegel

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 8 juin 2001 - 767 mots

Depuis l’exposition de Berlin en 1975, l’œuvre graphique de Pieter Bruegel l’Ancien (1528-1569) a été considérablement réduite, de très nombreuses feuilles étant rendues à ses suiveurs. La présentation de ses dessins à Rotterdam propose ainsi une nouvelle image de Bruegel dessinateur.

ROTTERDAM - Cette exposition est la plus importante consacrée au peintre depuis 1975. En effet, à partir de cette année-là, le regard porté sur les dessins de Bruegel a considérablement changé. Son corpus graphique a été amputé de plus des deux tiers, grâce en grande partie aux travaux de Hans Mielke, aujourd’hui décédé. “Certains de ses dessins les plus célèbres ont été écartés, comme le paysage de montagne à présent conservé à la Morgan Library et qui était considéré comme son œuvre la plus achevée. Il sera vraiment intéressant de voir quel nouveau Bruegel apparaîtra après notre exposition”, explique Nadine Orenstein, conservateur au Metropolitan Museum of Art de New York.
Bien qu’il n’y ait aucune ressemblance avec un portrait de Bruegel gravé en 1572, il est tentant de reconnaître l’artiste dans Le Peintre et l’amateur de l’Albertina. Portrait magistral figurant un peintre barbu, debout à côté de son mécène représenté sans flatterie et dont une main repose sur sa bourse, le dessin joue du contraste entre l’artiste visionnaire et le collectionneur à lunettes qui manifestement ne voit pas bien. Il a sans doute réalisé ce dessin pour son propre plaisir ou pour un ami, plutôt que pour le vendre ou l’imprimer, car ses clients auraient pu être froissés.

Une autre explication est possible : Bruegel aurait d’abord dessiné l’artiste, puis se serait rendu compte que la silhouette n’allait pas (elle été légèrement rectifiée) ; il aurait alors placé le mécène pour plaisanter, à moins que l’ajout n’ait été d’une autre main.

L’identification d’un nouveau dessin de Bruegel est aujourd’hui chose rare, même si l’un d’entre eux est présenté à Rotterdam. Attribué à l’entourage du fils de l’artiste, Jan Bruegel, dans le catalogue de la collection du Boijmans Van Beuningen, Voyage à Emmaüs (vers 1560) a été donné au père. Quatre grands groupes de dessins de Pieter Bruegel l’Ancien ont fait l’objet d’une nouvelle attribution depuis l’exposition de 1975 à Berlin. Toutefois, les plus remarquables d’entre eux sont présentés ici en tant qu’œuvres de ses disciples.

Combler un blanc dans la chronologie
Il a récemment été démontré que certaines œuvres sur papier appartenant à un corpus de vingt paysages alpins qui, le pensait-on, auraient pu être exécutés par Bruegel lors de son voyage en Italie en 1552-1554, présentaient un filigrane qui n’a été utilisé qu’à partir des années 1580. Elles sont à présents imputées à un artiste inconnu que Nadine Orenstein a surnommé “le Maître des paysages de montagne” – et qui, selon Martin Royalton-Kisch, du British Museum de Londres, pourrait être Jacob Savery. Quelque vingt-cinq autres paysages, portant tous le nom de Bruegel, ont également été attribués à ce dernier.

Le catalogue de l’exposition l’explique avec bienveillance : “Savery a peut-être commencé ces dessins à la manière de Bruegel en toute bonne foi puis, comprenant à quel point il était facile de les faire passer pour des Bruegel, a délibérément décidé de faire des faux” en apposant la signature. L’escroquerie n’a été découverte que récemment. En effet, Savery a été suffisamment malin, ou chanceux, pour dater ses contrefaçons d’une période pour laquelle il n’existe que très peu de dessins de Bruegel, comblant ainsi un blanc dans la chronologie. On estime aujourd’hui que Roelandt Savery, le jeune frère de Jacob, serait à l’origine d’un ensemble de feuilles encore plus important réunissant 80 personnages de la paysannerie et dont la plupart portent l’inscription “naer het leven” (études d’après nature). Le changement d’attribution a déclenché une tempête de protestations aux Pays-Bas dans les années 1970, et obligé à reconsidérer le cliché de “Bruegel le Paysan”, en partie inspirée par ces dessins. Ils avaient alimenté le mythe d’un artiste aux origines modestes, ayant dessiné les villageois de son enfance. En fait, les paysans ont été dessinés par Roelandt Savery près de Prague. Un seul dessin authentique d’un paysan, Le Joueur de cornemuse de Washington, est aujourd’hui présenté dans l’exposition. Le dernier groupe d’œuvres déclassées concerne des réalisations d’un artiste anonyme connu sous le nom de “Maître des petits paysages”. Bien que dix dessins soient montrés ici, une exposition indépendante consacrée à ceux-ci est prévue au Bonnenfanten Museum de Maastricht et à l’Arentshuis de Bruges en 2003. Le commissaire Manfred Sellink serait prêt à l’identifier à Cornelis Cort.

- PIETER BRUEGEL L’ANCIEN, jusqu’au 5 août, Musée Boijmans van Beuningen, Museumpark 1820, Rotterdam, tél. 31 10 441 94 00, tlj sauf lundi 10h-17h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°129 du 8 juin 2001, avec le titre suivant : Portrait du peintre en dessinateur

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