Dimanche 21 octobre 2018

Rétrospective

Pinturicchio devenu grand

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 13 février 2008 - 837 mots

L’Ombrie, la région natale du Pinturicchio, rend hommage à ce peintre méconnu à l’occasion du 550e anniversaire de sa naissance à travers une grande exposition à la Galerie nationale de l’Ombrie à Pérouse.

PÉROUSE (ITALIE) - Cernée par les provinces des Marches, de la Toscane et du Latium, la région italienne de l’Ombrie rend régulièrement hommage à ses artistes. Après l’importante rétrospective consacrée au Pérugin en 2004, la Galerie nationale de l’Ombrie, à Pérouse, se penche sur la carrière du Pinturicchio (1456/1460-1513), contemporain et rival du Pérugin.
Bernardino di Betto, dit « le Pinturicchio » ou « petit peintre », a longtemps été desservi non seulement par son surnom mais surtout par les propos tenus à son égard par Giorgio Vasari, premier historien de l’art et auteur des Vies des peintres. Pour Vasari, le succès obtenu par Pinturicchio n’était pas mérité. Les importantes commandes passées au peintre natif de Pérouse pour décorer résidences de pontes religieux, chapelles et bibliothèques privées n’ont en rien impressionné l’historien, trop occupé à porter Raphaël et Michel-Ange aux nues. Grâce aux recherches effectuées pour l’exposition, la certitude est aujourd’hui acquise que Pinturicchio a collaboré à la réalisation de la chapelle Sixtine, au Vatican, et ce à la demande du pape Sixte IV, de 1481 à 1495. En dépit de cette reconnaissance officielle et d’un succès « commercial », Pinturicchio est demeuré dans l’ombre du Pérugin, considéré comme son maître. Or leurs carrières respectives étaient, semble-t-il, plus parallèles qu’on a bien voulu le croire. Le propos de la manifestation s’efforce ainsi de redonner son importance à l’œuvre du peintre en la resituant dans son contexte, celle de l’effervescence artistique de Pérouse, en écho à celle de Florence à la fin du XVe siècle.

Saynètes bucoliques
Pour Tiziana Biganti, directrice du musée de Pérouse et co-commissaire de l’événement, la spécificité du Pinturicchio repose sur son habileté technique. Jamais auparavant l’attention maniaque du peintre pour les détails n’avait été analysée d’aussi près. Débordant d’imagination, il ajoute des saynètes tantôt bucoliques, tantôt guerrières – voire tantôt franchement sinistres – dans les paysages de ses Madones à l’Enfant ou de ses Adorations des bergers. Le tout souvent invisible à l’œil nu, comme cette procession de chevaux, de quelques millimètres de haut, située à droite de la tête de la Vierge dans l’impressionnant retable de Sainte-Marie des Fossés, issu des collections du musée de Pérouse. Pour le confort du visiteur, une vidéo diffusée en boucle au pied du retable passe en revue les panneaux du polyptyque en s’arrêtant sur chaque détail. Tout porte à croire que le peintre était plus intéressé par ce qu’il se passait dans l’arrière-plan que dans le centre de sa composition. Tiziani Biganti pousse plus loin l’analyse et parle de la « déformation professionnelle » d’un artiste qui a fait ses premières armes en qualité de miniaturiste. Que cette avalanche de détails ne vienne pas obscurcir la lecture de l’œuvre constitue un authentique tour de force. Les saynètes se révèlent peu à peu, au fur et à mesure de l’observation du tableau. Les liens avec la peinture flamande sont ici indéniables. Le choix de Pinturicchio de peupler ses paysages et d’y animer des personnages, au grand désespoir de Vasari qui y voyait les limites de son art, est, selon la commissaire, synonyme de modernité et témoigne des échanges picturaux entre le Nord et le Sud.

Incohérences de style
Virtuosité flamande encore, lorsque pour La Madone de la Paix Pinturicchio travaille sur la transparence des halos dorés et celle du globe en verre délicatement tenu par l’enfant Jésus, tout en s’attardant sur le rendu du grain de peau du mécène commanditaire de l’œuvre, Liberato Bartelli, ici représenté. Cependant, la virtuosité technique de Pinturicchio se révèle surtout dans son travail sur les fresques (lire ci-dessous) et, hormis quelques pièces d’exception, l’accrochage est malheureusement inégal. La différence de qualité entre les artistes, particulièrement en ce qui concerne les suiveurs du peintre, était attendue, mais les incohérences de style au sein même des œuvres attribuées au Pinturicchio laisse perplexe. L’époque était, il faut le rappeler, au travail d’atelier, à la collaboration d’élèves spécialisés dans différents domaines – la nature morte, le paysage, le trompe-l’œil... Si les archives permettent de procéder aux identifications, l’exercice demeure pourtant déroutant. Mis à part quelques traits caractéristiques, comme les feuilles d’or rajoutées sur les branches des arbres pour créer des effets de lumière, Pinturicchio reste un peintre difficile à cerner.

PINTURICCHIO, jusqu’au 29 juin, Galerie nationale de l’Ombrie, Palazzo dei Priori, Corso Vannucci, 19, Pérouse, Italie, tél. 39 075 574 1410, tlj 9h30-19h00 jusqu’au 30 mars, 9h30-20h à partir du 31 mars, www. mostrapintoricchio.it. Catalogue en italien, Silvana Editoriale, Milan, 432 p., 150 ill. couleurs, 60 ill. n & b, 35 euros, ISBN 97888-3661034-1.
La chapelle Baglioni de l’église de Santa-Maria Maggiore, Piazza Giacomo Matteotti, Spello. Jusqu’au 30 mars : tlj 9h30-19h, 12h30-19h le dimanche et le 24 mars. Du 31 mars au 29 juin : 9h30-20h, 12h30-20h le dimanche, fermé le 25 mai. La Pinacothèque municipale, Piazza Giacomo Matteotti, Spello, tlj 10h30-18h30, www. mostrapintoricchio.it

PINTURICCHIO

- Comité scientifique : présidé par Vittoria Garibaldi, entourée de Cristina Acidini Luchinat, Alessandro Angelini, Tiziana Biganti, Francesco Buranelli, Keith Christiansen, Nicole Dacos, Lucia Fornari Schianchi, Roberto Guerrini, Tom Henry, Francesco Federica Mancini, Paola Mercurelli Salari, Arnold Nesselrath, Antonio Paolucci, Pietro Scarpellini, Rita Silvestrelli
- Nombre d’œuvres : une centaine parmi lesquelles quarante de Pinturicchio (huiles sur bois, fresques, dessins, sculptures...)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°275 du 15 février 2008, avec le titre suivant : Pinturicchio devenu grand

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