Vendredi 23 février 2018

Pierre-Paul Prud’hon : une réhabilitation très attendue

Le Journal des Arts

Le 25 septembre 2009

Peintre atypique et dessinateur fécond, entre Néoclassicisme et Romantisme, Prud’hon se dérobe aux grandes classifications de l’histoire de l’art : souvent négligé par les manuels qui ne savent où le situer, et pour cela méconnu de tous les publics, l’artiste attendait que lui fût consacrée une grande rétrospective. Près de deux cents œuvres réunies aux Galeries nationales du Grand Palais et une trentaine – en majorité des dessins – à Chantilly viennent aujourd’hui instruire le procès de sa réhabilitation.

PARIS. Deux ou trois tableaux, une certaine idée de ses dessins – délicatement estompés sur papier bleu – suffisent généralement à évoquer la personnalité de Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823). L’hommage est d’autant plus rapide que le peintre, comme le dessinateur, se reconnaît aisément. Mais, n’en déplaise aux attributionnistes forcenés qui se croient à bon compte dans le secret des dieux, reconnaître n’est pas connaître et il y a, de l’un à l’autre, ce qu’il y a du réflexe conditionné à la pensée construite. Aussi la rétrospective du Grand Palais – qui sera accueillie ensuite au Metropolitan Museum de New York – a-t-elle été conçue par Sylvain Laveissière, conservateur au département des Peintures du Musée du Louvre, comme une exposition stricto sensu, et la biographie développée dans le catalogue comme un exposé aussi objectif que possible des faits. Le commissaire se défend même explicitement de vouloir imposer une quelconque image de l’artiste, interpréter son œuvre ou gloser sur son esthétique. Tout au plus a-t-il judicieusement organisé la présentation des 59 peintures et 133 dessins, pastels et gravures sélectionnés autour de deux axes dont les recoupements possibles sont en eux-mêmes signifiants. Le premier axe – chronologique – est continu, tandis que l’autre – thématique – est transversal : quatre périodes (fin de l’Ancien Régime, Révolution, Empire et Restauration) se combinent à quelques thèmes privilégiés (l’allégorie, le portrait, l’académie, la décoration…) pour rendre compte à la fois de l’évolution stylistique de Prud’hon, de sa poésie et, plus généralement, à travers elles, des orientations de l’école française à un moment particulièrement confus de notre histoire.

Le parti pris de la retenue
Sylvain Laveissière a voulu se plier à la chronologie sans s’y asservir et s’est refusé à la surinterprétation des œuvres sans en dissimuler toutefois les enjeux iconographiques. Ainsi présenté, sans érudition gratuite et sans vain bavardage, l’œuvre de Prud’hon a quelque chance de séduire le public qui, à cette occasion, découvrira L’Union de l’Amour et de l’Amitié (Min­neapolis Institute of Art), exposé à Paris pour la première fois depuis le Salon de 1793, et reverra dans un contexte très éclairant des tableaux aussi importants que La Sagesse et la Vérité descendant sur terre (1799, Musée du Louvre), La Justice et la Ven­geance divine poursuivant le crime (1808, ibid.) ou Psyché enlevée par les zéphyrs (1808, ibid.). La scénographie de l’exposition elle aussi se veut simple et, habillée de quelques étoffes aux couleurs discrètement évocatrices, ne cherche pas tant à métaphoriser l’aspect ou la signification des œuvres qu’à constituer un écrin aussi neutre que pos­sible : pas de concurrence avec les pièces exposées, un choix de tons suffisamment tendres pour laisser l’œil au repos, suffisamment soutenus pour créer une ambiance favorable.

La force du dessin
À n’en pas douter, le visiteur sera surtout sensible aux dessins de l’artiste : la pureté du trait, participant de la rigueur néoclassique, s’y associe à l’étude très attentive d’un clair-obscur léonardien où, par l’estompe, Prud’hon retrouve quelque chose du mystère du maître lombard qui lui était si cher. Quelque chose de la grâce de Corrège vient encore animer les visages de ces nombreux éphèbes et de ces nymphes lascives dont il fit le support de ses académies : concentrées sur les reliefs subtils et les moindres inflexions lumineuses des visages, des torses, des bras ou des cuisses, les études de Prud’hon se perdent parfois en de surprenants accents rageurs par lesquels il évoque les chevelures ébouriffées, le mouvement possible des mains ou des pieds, l’extrémité des formes en tant que capacité à paraître ou à se dissoudre ; par lesquels surtout il dénonce les vertus illusionnistes de son graphisme, comme un sculpteur laisserait épannelées des formes à peine sorties du marbre, pour dénoncer le pouvoir démiurgique du Pygmalion qui sommeille en nous, mais aussi le passage obligé du néant à l’être, puis de l’être au néant. Cette relation particulière avec le relief, avec la sculpture – Prud’hon s’était lié à Canova lors de son séjour à Rome de 1784 à 1789 –, est sans doute l’un des ressorts majeurs du charme de l’artiste et explique en partie sa position ambiguë entre l’élégance parfois affectée du Néoclassicisme et les inquiétudes sourdes du Sturm und Drang pré-romantique.

Une vie en clair-obscur
L’ambiguïté de l’œuvre de Prud’hon est d’ailleurs à la mesure de sa personnalité, elle aussi contrastée, et l’on pourra évoquer tour à tour sa renommée auprès des amateurs et sa marginalité par rapport aux milieux artistiques officiels (notamment ses relations complexes avec l’entourage de David et son élection tardive à l’Institut, en 1816) ; ses grands travaux – il se voit commander le dessin du berceau du roi de Rome et peint, en 1805, le portrait de L’Impératrice Joséphine, aujourd’hui au Louvre – et ses petits boulots – il collabore activement à l’illustration des ouvrages publiés par Pierre Didot, La Nouvelle Héloïse, Daphnis et Chloé – ; l’internement de sa femme, en 1803, puis le suicide de son élève, collaboratrice et maîtresse, Constance Mayer qui, en 1821, se trancha la gorge avec le rasoir du maître après que celui-ci eût refusé de l’épouser. La grande et la petite histoire que nous raconte Sylvain Laveissière, l’œuvre qu’il nous propose de rencontrer sont assurément d’un homme que nous ne pouvons plus ignorer.

PRUD’HON OU LE RÊVE DU BONHEUR, du 27 septembre au 12 janvier, Galeries nationales du Grand Palais, Paris, tél. 01 42 56 25 30, tlj sauf mardi 10h-20h, mercredi 10h-22h. Catalogue, RMN, 400 p., 350 F. environ
PIERRE-PAUL PRUD’HON DANS LES COLLECTIONS DU MUSÉE CONDÉ, DESSINS ET PEINTURES, du 24 septembre au 5 janvier, Musée Condé, château de Chantilly, tél. 03 44 62 62 62, tlj sauf mardi 10h-18h. Catalogue, 31 p., 45 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°43 du 12 septembre 1997, avec le titre suivant : Pierre-Paul Prud’hon : une réhabilitation très attendue

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