Pierre Bruegel Le moraliste

Par Marie Maertens · L'ŒIL

Le 24 août 2007

La Kermesse, réalisée par l’entourage de Bruegel le Jeune, incarne la peinture de genre, cet art du quotidien qui répond notamment, par son réalisme, à l’idéalisation italienne.

Pierre Bruegel l’Ancien (1525-1569) est à l’origine de ces tableaux truculents et animés, dépeignant la vie des paysans. Il se rendait souvent à la campagne à l’occasion d’une noce ou d’une kermesse. Il se mêlait aux festivités, offrait des présents et prenait plaisir à observer les paysans manger, boire ou danser. Il les croquait sur le vif dans leurs plus beaux atours, ce qui n’était pas fréquent à l’époque. Refusant de réduire ce monde rural à une typologie caricaturale d’immoralités et d’actes grossiers, il observait les mœurs avec bienveillance et humanisme.
Ces descriptions de scènes de vie populaire se retrouve chez Shakespeare, Rabelais ou Cervantès. Elles témoignent de la naissance d’un nouveau réalisme pictural et poétique, reposant sur l’observation minutieuse des pratiques et des mentalités.

Une possible incitation à la fête
La Kermesse villageoise avec un théâtre et une procession de Pierre Bruegel le Jeune (1564-1638) a été réalisée à partir de deux gravures exécutées d’après Bruegel l’Ancien : La Kermesse d’Hoboken et La Kermesse de la Saint-Georges.
Selon différentes explications, ces gravures peuvent être interprétées comme une requête envers les propriétaires des villes afin qu’ils n’appliquent pas trop sévèrement les lois contre les excès durant les réjouissances paroissiales.
La kermesse est à l’origine une fête religieuse qui commémore une fois par an  la consécration d’une église. Mais, à l’époque de Bruegel, la pieuse signification est déjà secondaire par rapport à l’importance accordée aux danses et autres divertissements. C’est devenu pour les paysans l’occasion de s’adonner à des excès en tout genre.

Et une probable portée morale
Ainsi, La Kermesse villageoise peut avoir davantage une portée morale, dénonçant la gourmandise, l’intempérance ou l’alcoolisme. L’inscription sur l’une des gravures confirmerait cette hypothèse : « Les paysans s’ebaudissent lors de ces fêtes, où ils dansent, sautent et boivent comme des bêtes ; ils ne peuvent manquer la kermesse, bien que ce soit une fête de pauvres et que ça les fasse mourir d’indigestion ! »
Comme pour bon nombre d’œuvres de cette époque, une vingtaine de versions de ce tableau nous sont parvenues. Pierre Bruegel le Jeune a beaucoup copié son père, tout comme les peintres qui l’ont assisté dans son atelier, parmi lesquels Pieter Balten.
Si, aujourd’hui, l’unicité d’une œuvre d’art est plutôt la règle, aux XVIe et XVIIe siècle, l’artiste lui-même réalise à la commande plusieurs exemplaires d’un tableau à succès. Il existe ainsi vingt-cinq versions de La Prédication de saint Jean-Baptiste et une quinzaine des Proverbes flamands, autres célèbres tableaux de Bruegel l’Ancien.

Le théâtre
La vie mise en scène
Un théâtre en plein air, entouré d’une foule de badauds, occupe le centre du tableau. Une femme est attablée en compagnie de son amant, tandis que le mari trompé, caché dans la hotte du colporteur, constate le flagrant délit. Il est habillé d’un manteau bleu, un vêtement que l’on retrouve dans Les Proverbes Flamands, de Bruegel l’Ancien, et qui symbolise l’hypocrisie et la tromperie.
L’ensemble du tableau semble être en réalité une scène de théâtre décrivant la multitude d’activités liées à cette kermesse villageoise et relatant la vie telle qu’elle est et sans idéalisation. Le village flamand est dépeint avec ses danses, ses jeux, la préparation des repas, les paysans en train de boire, de se séduire ou de se battre.
Le peintre s’oppose ici diamétralement à la subjectivité développée au xvie siècle, notamment par Michel-Ange. Son art narratif se tourne vers ce qui est déterminé par le temps et le lieu.

La carriole
De la musique et du vin
Le motif des paysans jouant de la musique se retrouve dans d’autres œuvres de Pieter Balten, un peintre de l’entourage de Bruegel le Jeune.
Un joueur de cornemuse est assis à l’avant de la charrette ouverte, tandis que deux couples se mettent dans l’ambiance en buvant du vin ou de la bière d’une cruche levée en l’air. Suivent deux femmes portant un tabouret en bois triangulaire et un fuseau en guise de présents.
Remarquons que l’attelage de la carriole est conduit par un cavalier en selle muni d’un fouet, et non à partir du siège du chariot.
Plus globalement, la composition en vue plongeante permet de décrire toutes les figures dans les moindres détails, sans nuire à l’unité de la lecture ou créer une confusion. Cette perspective panoramique permet au spectateur de saisir immédiatement la situation.

La danse
Le réalisme du mouvement
Pesants, massifs, et pas des plus gracieux, les personnages s’adonnent avec passion au plaisir de la danse. Nous les retrouvons dans d’autres toiles de Pierre Bruegel l’Ancien, comme Danse au village ou La Kermesse de la Saint-Georges.
Ces figures sont les types mêmes d’une nouvelle réalité aussi éloignée des normes de la beauté classique de l’Antiquité et de leurs héritiers italiens que de l’idéalisation de la période
gothique. L’artiste se complaît même à représenter le manque d’harmonie et la brusquerie des mouvements.
Mais l’ensemble donne une impression d’extrême vitalité. Là encore, pour accentuer le mouvement, l’artiste ne s’est pas fondé sur les principes de la statuaire classique italienne, mais sur la variété de l’action, dont le tableau rend le reflet dans toutes ses parties.
Cette scène, représentant la ronde des danseurs, peut aussi témoigner d’une volonté d’insister sur la prédominance des plaisirs terrestres par rapport à la quête spirituelle. Cette quête, en effet, ne devrait-elle pas  davantage animer une telle fête… paroissiale ?

Le cortège
La présence du religieux
La procession s’opère en compagnie d’arbalétriers précédant les statues de deux saints devancées et suivies par un porteur de bannière. Il pourrait s’agir de saint Georges pour la première et de saint Antoine ou de sainte Apolline pour la seconde. Sur les gravures, la procession est située à l’arrière-plan, mais le format inhabituellement étiré a obligé le peintre à faire des modifications. La toile aurait été destinée à l’exportation, d’où sa dimension. Si la composition d’origine a été maintenue, la composition a été allongée, un peu à la manière d’une tapisserie.

Autour de l’exposition

Informations pratiques « Les Maîtres du Nord » a lieu jusqu’au 5 mars 2007, tous les jours de 10 h à 13 h et de 14 h à 18 h. Tarifs : 6 € et 3 €. Musée Calvet, hôtel Villeneuve Martignan, 65, rue Joseph-Vernet, 84000 Avignon,tél. 04 90 86 33 84, www.musee-calvet.org

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°581 du 1 juin 2006, avec le titre suivant : Pierre Bruegel Le moraliste

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