Mercredi 12 décembre 2018

Venise

Picasso à Antibes, la vie heureuse

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 15 décembre 2006 - 718 mots

Dans un accrochage foisonnant, le Palazzo Grassi explore le Picasso de l’immédiat après-guerre. Une période où sa liaison avec Françoise Gilot et ses séjours à Antibes font naître chez l’artiste un virulent optimisme.

 VENISE - « Si vous m’aviez dit : on fait un musée, je ne serais pas venu. Mais vous m’avez dit : voici un atelier. Vous-même ne saviez pas ce que vous vouliez faire ; voilà pourquoi ça a réussi. » Rapporté par Romuald Dor de la Souchère, conservateur depuis 1928 du Musée d’archéologie Grimaldi (Antibes), cet échange verbal avec Pablo Picasso témoigne des conditions qui donnèrent naissance à ce qui devint le « Musée Picasso ».

La mer
Les deux hommes se rencontrent en août 1946, par l’entremise du photographe polonais Michel Sima qui immortalisera les séjours antibois de l’artiste. Picasso réside alors à Golfe-Juan (Alpes-Maritimes) avec Françoise Gilot, sa compagne depuis 1943, lorsque proposition lui est faite de l’installation d’un atelier dans le château. Il y séjournera à plusieurs reprises jusqu’en 1948, laissant là une bonne part de la production pléthorique de cette courte période.
C’est la fermeture pour travaux du musée, et la disponibilité des œuvres en résultant, qui donne aujourd’hui prétexte à l’exposition du Palazzo Grassi, à Venise, augmentée de prêts, dont beaucoup en provenance de la Fundación Almine y Bernard Ruiz-Picasso para el arte à Madrid, en Espagne.
Le titre très dynamique de la manifestation reprend celui d’une œuvre clé de la période antiboise. La Joie de vivre (1946) concentre en effet nombre de caractéristiques du Picasso optimiste d’après guerre, à commencer par l’attrait de la Méditerranée, omniprésente dans cette bacchanale moderne. Elle occupe ainsi un tiers de la surface du tableau où un personnage féminin et deux chevreaux s’y déploient en son centre, dansant au gré des rythmes émis par un centaure et un faune musiciens. La peinture est l’une des plus lyriques de la période, l’une des plus lumineuses également, tant la tonalité des bleus et des jaunes laisse irradier sur l’ensemble de la surface un halo tonique qui définit les contours avec précision.
La proximité de la mer marque ces années-là, les allusions y sont fort nombreuses au fil des salles. Parfois à travers des personnages, tels une Femme aux oursins (1946) très géométrisée ou ces deux pêcheurs peints le 3 novembre 1946 (Pêcheur attablé, Pêcheur assis à la casquette). Souvent à travers la nature morte, genre très prisé dans lequel l’artiste approche son sujet de manière tantôt sèche et rigoureuse (Nature morte à la bouteille, à la sole et à l’aiguière, 1946), tantôt enveloppante et voluptueuse (Nature morte aux deux poulpes et aux deux seiches ; Nature morte aux poissons noirs (deux poulpes, murènes, sole, oursin), 1946). Ces éléments se retrouvent aussi sur la céramique, puisque de nombreux plats réalisés à l’atelier Madoura de Vallauris, où Picasso ne produisit pas moins de 2 000 pièces entre octobre 1947 et octobre 1948, y font référence.
Le lien méditerranéen prend aussi une forte connotation mythologique, beaucoup de travaux, outre La Joie de vivre, révélant un intérêt pour l’Antiquité et ses mythes, depuis des études graphiques de faunes, satyres et centaures, jusqu’à des réalisations de grande ampleur comme un Ulysse et les sirènes (1947) monumental. Sans doute la présence de collections anciennes au sein du château joua-t-elle un rôle.
L’artiste, après les noirceurs de la guerre, bascule au cours de cette période vers une production joyeuse et sereine. Il semble atteindre une sorte de plénitude à laquelle la compagnie de Françoise Gilot n’est pas étrangère, tant sa figure apparaît très présente, dans les témoignages photographiques de Michel Sima comme dans les œuvres elles-mêmes. Ce que rappelle une salle dédiée à des portraits d’elle, parmi lesquels une remarquable Femme au collier jaune (1946) toute en lignes courbes.
En bout de course, le Picasso d’Antibes se révèle étonnant car, tout prolifique qu’il soit et à la recherche constante de nouvelles voies d’accès au motif, il n’en reste pas moins dans le cadre d’une certaine économie générale de moyens. Comme à la recherche d’un langage classique, il explore la simplification d’une écriture au sein de laquelle la variation vient des éléments de vocabulaire plus que de la structure même.

PICASSO

- Commissaire : Jean-Louis Andral, conservateur du Musée Picasso d’Antibes - Nombre d’œuvres : 251 et 50 photographies - Nombre de salles : 17

PICASSO, LA JOIE DE VIVRE, 1945-1948, jusqu’au 11 mars, Palazzo Grassi, Campo San Samuele, 3231, Venise, tél. 39 041 523 16 80, tlj 10h-19h. Catalogue, coéd. Palazzo Grassi/Skira, 300 p., 300 ill., 35 euros, ISBN 88-6130-032-4. À voir également : Picasso/ Berggruen, jusqu’au 8 janvier, Musée Picasso, Paris ; Picasso, muses et modèles, jusqu’au 28 février, Musée Picasso, Malaga (Espagne) ; Picasso, peindre contre le temps, jusqu’au 7 janvier, Albertina, Vienne (Autriche).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°249 du 15 décembre 2006, avec le titre suivant : Picasso à Antibes, la vie heureuse

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