Vendredi 14 décembre 2018

Photographies de peintre

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 février 2006 - 408 mots

« Avant tout, la photographie que j’utilise n’a rien d’artistique du tout. Je pense que la photographie comme beaux-arts est morte ; la seule place qu’elle ait est dans le monde commercial, dans un but technique ou informatif. » La position d’Edward Ruscha en 1965 était alors sans équivoque. Pourtant, depuis les années 1960, ce peintre a marqué durablement et considérablement la pratique photographique contemporaine. Parmi les premiers gestes marquants, il publie seize livres d’artistes comme 26 Gasoline Stations en 1962, succession de « portraits » noir et blanc de stations-service, architectures banales flirtant avec le stéréotype, et prises sans effet de style.
Objectivité, frontalité, centrage, qu’il s’agisse d’immeubles d’habitation, de palmiers, de gâteaux, dès que le sujet était décidé – de préférence commun et sans qualités particulières – il convenait de le documenter avec distance et rigueur. Et c’est bien cela le plus important dans l’exercice photographique de Ruscha : l’absence de « patte », la neutralité absolue. Lorsqu’il décide de s’intéresser en 1967 à la géométrie et au graphisme des parkings déserts de Los Angeles, Ruscha ira même jusqu’à employer un photographe spécialisé dans les prises de vues aériennes.
Cette primauté de l’intention n’est pas sans évoquer les fondements de l’art conceptuel. La logique et le goût des séries rappellent, quant à eux, le Pop Art ambiant. Et la distance, l’attrait pour le procédé mécanique de reproduction en appelle au minimalisme naissant. Ruscha est ainsi à la confluence de tous ces courants à une époque où la photographie n’est pas dans une telle dynamique.
En zoomant sur son corpus photographique, le Jeu de Paume offre ainsi un autre éclairage sur l’œuvre de ce peintre célébré par un pavillon américain à la dernière Biennale de Venise en 2005. Ses tout premiers clichés offrent une rare homogénéité. Pris lors d’un voyage familial de sept mois en Europe, ils montrent qu’aucun des grands monuments n’a retenu son attention.
Attiré par le banal dont il tire des inventaires de petites choses sans qualité, des images sans esthétique prises impulsivement, Ruscha laisse déjà poindre en 1961 le caractère programmatique des séries plus connues de parkings, piscines et autres façades d’immeubles.
Et bien qu’il se revendique avant tout comme un peintre, l’exposition de sa pratique photographique, conséquente et ininterrompue, témoigne de sa place incontestable dans l’histoire de l’art comme… photographe.

« Ed Ruscha photographe », musée Jeu de Paume, site Concorde, 1 place de la Concorde, Paris VIIIe, tél. 01 47 03 12 50, 31 janvier-30 avril. Catalogue édité par Steidl.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°577 du 1 février 2006, avec le titre suivant : Photographies de peintre

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