Lundi 17 décembre 2018

Photographie

XXE SIÈCLE

Photographie et art abstrait, un récit lumineux à Londres

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 13 juin 2018 - 723 mots

LONDRES / ROYAUME-UNI

La Tate Modern souligne avec finesse les motivations similaires chez les photographes, peintres et sculpteurs du siècle dernier dans la construction d’une vision.

Luo Bonian, Sans titre, années 1930.
Luo Bonian, Sans titre, années 1930.
© Luo Bonian
Courtesy The Three Shadows Photography Art Centre, Pekin.

C’est à la faveur d’une recherche effectuée il y a cinq ans au MoMA à New York que l’idée d’aborder les relations entre la photographie et l’art abstrait a germé dans l’esprit de Simon Baker. Le conservateur de la photographie à la Tate Modern constate alors que « The Sense of Abstraction », présentée en 1960, est la dernière exposition d’importance organisée par le MoMA sur le sujet. Les recherches menées depuis en collaboration avec Emmanuelle de L’Écotais, conservatrice de la photographie au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, aboutissent à cette fort enthousiasmante et instructive exposition, « Shape of Light, 100 Years of Photography and Abstract Art » (« Forme de la lumière, 100 ans de photographie et d’art abstrait »).

Photographie, peinture et sculpture y sont mises en relation dans un déploiement flamboyant de pièces méconnues ou redécouvertes qui sortent des œuvres traditionnellement exposées sur le thème – tel l’Élevage de poussière (1920) de Marcel Duchamp et Man Ray. Les prêts de toutes provenances et les collections de la Tate rivalisent et montrent, des pièces connues ou méconnues d’Alvin Langdon Corburn, Edward Steichen, Alfred Stieglitz, Paul Strand, László Moholy-Nagy, Man Ray, Otto Steinert ou Alexandre Rodtchenko. À leurs côtés, un florilège d’auteurs à découvrir : le Chinois Luo Bonian, la Hongroise Judith Karasz, les Japonais Kira Hiromu ou Iwao Yamawaki ou l’Égyptien Sameer Makarius, qui a fait toute sa carrière en Argentine. La dernière exposition à la Tate Modern de Simon Baker, premier conservateur de la photographie de l’institution, donne à cet égard la mesure de sa politique d’acquisition active et ouverte à tous les continents. En filigrane, elle rappelle également l’importance de la collection de Jack Kirkland (25 % des 300 pièces de l’exposition en sont issues) et de ses dons à la Tate. La partie antérieure aux années 1960 est particulièrement riche en la matière, et en enseignements. Que la photographie en matière d’abstraction s’accorde ou devance les autres médiums ; que photo, peinture et sculpture avancent côte à côte ou se mêlent à partir des années 1960-1970, il s’agit moins, selon Emmanuelle de L’Écotais, « d’expliquer pourquoi la photographie s’est orientée vers l’abstraction que de montrer comment et par qui elle y est parvenue, s’inscrivant non seulement dans l’histoire de la photographie mais aussi dans l’histoire plus large de l’art abstrait ».

La juxtaposition de La Guitare (Mandora, La Mandore) [1909-1910], toile de Georges Braque, à la méconnue Interpretation Picasso, The Railway de Pierre Dubreuil, photo réalisée vers 1911 à partir de feuilles de cigarettes, ouvre le récit. Ce tirage se révèle ainsi être « un des rares équivalents du cubisme de l’époque en photographie », souligne Emmanuelle de L’Écotais qui, dans le catalogue, considère Winter Landscape réalisée en 1909 par l’Américain George Seeley (1880-1955) comme la première photographie abstraite de l’histoire du médium.

Ailleurs, d’autres juxtapositions attestent d’autres types d’exploration à l’aide de la lumière, parfois avec des objets mais pas toujours. Light Tapestry, de Nathan Lerner, réalisée en 1938, n’est ainsi pas sans évoquer l’action painting illustrée ici par le Number 23 de Jackson Pollock exécuté dix ans plus tard. Photographes, peintres et sculpteurs partagent la même appétence et la même capacité à se détacher du réel, à déconstruire l’objet ou la scène, à rechercher les effets de transparence ou de mouvement. Un peintre et photographe comme Moholy-Nagy l’expérimente sur toile comme sur impression argentique.

Avant et après 1960

« Nouvelle Vision, Surréalisme, Bauhaus ou New Bauhaus : tous ces mouvements en leur temps ont mis au même rang les médiums. Publications ou expositions de l’époque en portent la trace en Europe comme aux États-Unis », rappelle Simon Baker. « Shape of Light » intègre cette donnée à son accrochage, à la différence de « The Sense of Abstraction ». Cette exposition fait ici l’objet d’une salle, point de jonction entre les périodes 1900-1960 et post-1960. L’époque la plus récente est tout aussi riche en relations inattendues (Carl Andre confronté à Jared Bark…) ou échos rares (John Hilliard et James Welling avec Inge Dick et Alison Rossiter notamment). Quant aux dernières pièces d’Antony Cairns ou de Daisuke Yokota couplées à l’installation de Maya Rochat, elles forment un final envoûtant.

 

Shape of Light, 100 Years of Photography and Abstract Art
jusqu’au 14 octobre, Tate Modern, Bankside, Londres. www.tate.org.uk

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°503 du 8 juin 2018, avec le titre suivant : Photographie et art abstrait, un récit lumineux à Londres

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