Saynètes

Perceptions et postures de l’artiste

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 31 janvier 2017 - 717 mots

Au Consortium de Dijon, Rodney Graham remet en jeu sa condition d’artiste en s’inventant des pratiques et des biographies qui brouillent la nature du réel et de la fiction.

DIJON - Rodney Graham est artiste, assurément. Figure majeure de la scène de Vancouver apparue au début des années 1970, il est aussi acteur – il figure fréquemment lui-même dans son œuvre et dans ses films en particulier – et toute sa carrière durant s’est ingénié à produire un travail dans lequel s’instille de la fiction dans le réel, à moins que ce ne soit du réel dans la fiction ; bref, à se jouer des repères de la perception et de la compréhension, de ce qui est quoi en gros. Or ces notions sont au cœur de l’exposition stimulante qui lui est consacrée au centre d’art Le Consortium, à Dijon. Une démonstration dans laquelle sont dispersées plusieurs fictions photographiques, une demi-douzaine, ayant toutes pour sujet la création artistique elle-même. Dans ces clichés de très grand format insérés dans des caissons lumineux – ce qui en renforce couleurs et contrastes et leur confère une « présence » plus affirmée encore – l’artiste canadien se met en scène et joue son propre rôle serait-on tenté de croire, mais rien n’est moins sûr.

Dans le spectaculaire triptyque The Gifted Amateur, Nov. 10th, 1962 (2007) il apparaît en peintre nonchalant – amateur – dans un intérieur magnifiquement design, vêtu d’un pyjama et cigarette au bec, s’essayant à la peinture abstraite version dripping et coulures contenues : de celles de la série des Inverted Drip Paintings (2008-2009) qui, avec un effet de surprise bien joué, occupent les cimaises de la salle suivante. S’entrechoquent alors le réel – les tableaux – et la fiction de leur création, car elles n’ont pu être produites ainsi que le décrit l’image, tant il est évident que le cliché est retouché et le geste parfaitement invraisemblable.

Artist in Artists’ Bar, 1950’s (2016) donne à voir l’artiste attablé dans un café dont les murs sont recouverts de jolies croûtes abstraites, semblables à la douzaine accrochées non loin de là ; des peintures « à la manière de », qui toujours laissent transparaître une possible influence de tel ou tel, mais sans jamais se placer délibérément dans le registre de la copie et pourraient laisser ouverte la question de savoir si elles constituent une exploration des ressorts du modernisme pictural ou une œuvre ironique. Plus loin, face au spectacle de la très drôle vidéo en noir et blanc Lobbing Potatoes at a Gong, 1969 (2006), dans laquelle il endosse le rôle d’un artiste Fluxus feignant et un peu loser, qui enfoncé dans un fauteuil essaye d’atteindre un gong en lançant dans sa direction des pommes de terre entassées sur une table, la réponse paraît évidente.

Mise en abyme
Rodney Graham a suffisamment exploré dans son œuvre la perturbation du regard, la psychanalyse, ainsi que les effets et enjeux sur la perception des états de conscience altérée, pour laisser voir chez lui une méfiance à l’endroit du réel. Ceci l’amène à revisiter autant la manière de regarder que les systèmes de représentation, et l’enjoint à passer d’un état de réalité à un autre le plus naturellement du monde, ce qu’il développe ici avec brio.

Après cette réjouissante démonstration, les seules œuvres dont l’exposition aurait pu faire l’économie sont trois grandes photographies en caissons – dont l’une est un triptyque – regroupées dans une salle à part. Sur l’une d’elle, l’artiste, en costume Grand Siècle, apparaît en réalisateur d’un film historique en pleine introspection derrière sa caméra (Actor/Director, 1954, 2013). Sur une autre, il est un joueur de flûte version néo baba cool, manifestement hanté par l’esthétique de la Renaissance (3 Musicians, 2011), tandis que sur la dernière il sautille l’air béat dans un jardin, sous l’œil inquiet d’un couple d’adolescents (Leaping Hermit, 2011). Si, ainsi que le suggère son titre, la première peut éventuellement présenter un intérêt quant à la confusion des genres opérée entre acteur et réalisateur, les autres n’apportent rien de plus à l’ensemble. Surtout, Rodney Graham semble y surjouer ses rôles, ce qui fait perdre à ces pièces du potentiel d’attraction et de curiosité, mais surtout de la subtilité, qui partout ailleurs fait merveille.

RODNEY GRAHAM

Commissariat : Seungduk Kim et Franck Gautherot
Nombre d’œuvres : 41

RODNEY GRAHAM. « YOU SHOULD BE AN ARTIST »

Jusqu’au 19 février, le Consortium, 37, rue de Longvic, 21000 Dijon, tél. 03 80 68 45 55, www.leconsortium.fr, tlj sauf lundi-mardi 14h-18h, vendredi 14h-20h, entrée 4 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°472 du 3 février 2017, avec le titre suivant : Perceptions et postures de l’artiste

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