Les journées européennes du patrimoine

Patrimoine & art contemporain, heureux en mariage ?

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 21 août 2013 - 1364 mots

Les 14 et 15 septembre 2013, les Journées européennes du patrimoine fêtent leur 30e édition ainsi que les cent ans de la loi de protection des monuments historiques. Un anniversaire où s’invite l’art contemporain, selon une tendance apparue il y a vingt ans. Pour le meilleur et pour le pire…

Faire de l’art contemporain la star de la saison culturelle estivale et automnale du patrimoine est devenu une habitude. Au programme cette année du Centre des monuments nationaux (CMN), expositions dans une petite dizaine de sites à travers la France, carte blanche à Christian Lacroix à l’abbaye de Montmajour, les frères Chapuisat à l’abbaye de Maubuisson et la collection de François Pinault à partir du 22 octobre à la Conciergerie. Au château de Versailles, après Koons, Murakami ou Venet, c’est au tour de Giuseppe Penone d’être invité en 2013 tandis que le domaine de Chamarande accueille l’Américain Brandon Ballengée. Ailleurs, le château d’Oiron dans les Deux-Sèvres, le domaine de Kerguéhennec et « L’art dans les chapelles » en Morbihan distillent, comme à l’accoutumée depuis une vingtaine d’années, d’autres interventions d’artistes contemporains.

Un tournant dans les relations arts plastiques et monuments

Car l’union entre l’art contemporain et un site patrimonial semble bel et bien désormais consacrée. Du moins en apparence, car quelques ajustements se profilent. Au CMN tout d’abord, depuis la nomination de son président, Philippe Bélaval, en juin dernier ; à Versailles ensuite, après que Catherine Pégard a succédé en 2011 à Jean-Jacques Aillagon. Ainsi, finie, à Versailles, la période Jeff Koons et Takashi Murakami qui provoqua protestations, polémiques et procès des riverains. Terminée aussi, au CMN, l’ère des thématiques « Monuments et imaginaires », à l’image de « Monuments et animaux » et son lot de contributions d’artistes, initié par Isabelle Lemesle, qui mobilisèrent chaque fois une trentaine de sites du patrimoine.
La thématique prévue pour 2013, « Monuments, cuisine et gastronome », a même été supprimée. « J’ai rencontré des responsables de monuments qui ne voyaient pas ce qu’ils pouvaient inventer, explique Philippe Bélaval dans son bureau du CMN à Paris. Tous les sites patrimoniaux ne se prêtent pas à l’art contemporain. Dans nos équipes, tout le monde n’y est par ailleurs pas également sensible. On ne doit ni forcer ni imposer. Je préfère concentrer les interventions sur un nombre plus restreint de monuments et que l’œuvre nourrisse véritablement le site, lui apporte un autre éclairage et inversement. »
Le choix de Giuseppe Penone par Catherine Pégard illustre lui aussi une nouvelle attitude plus consensuelle, « une nouvelle politique d’approfondissement des relations de l’art contemporain avec le patrimoine historique à Versailles », préfère dire la présidente. « Versailles n’est ni un décor, ni une galerie, ni un musée. Penone le démontre avec cette sélection d’œuvres qu’il a faite pour le parc et le château.
Lorsque Christine Albanel a introduit en 2004 l’art contemporain à Versailles via la programmation de “Versailles Off ”, son choix visait à faire découvrir des lieux méconnus du domaine et du château le temps d’un week-end. Puis, il y a eu l’affirmation de l’art contemporain à Versailles avec Jean-Jacques Aillagon. Aujourd’hui, nous sommes dans une continuité et une rupture, reconnaît la présidente du domaine. Une rupture parce que justement l’art contemporain a trouvé sa place dans des lieux patrimoniaux et qu’il s’agit désormais d’approfondir cette relation. »

La question de la cohérence entre un lieu et une œuvre
« Le phénomène s’est effectivement généralisé pour le meilleur et pour le pire », note Olivier Delavallade, directeur du domaine de Kerguéhennec, à Bignan. Olivier Delavallade fut le directeur artistique pendant près de quinze ans de « L’art dans les chapelles » qui, chaque été depuis 1991, invite des artistes contemporains à investir des chapelles des XVe et XVIe siècles dans la région de Pontivy, en Bretagne. « Pour le pire, ajoute le directeur de Kerguéhennec, car malheureusement, trop souvent, on assiste à une standardisation, à une banalisation de la proposition, le principal risque étant l’instrumentalisation du patrimoine par l’œuvre, et vice versa. Si l’on ne veut pas qu’il y ait de malentendu, il faut que les choses soient clairement posées dès le départ entre l’artiste et le commanditaire, qu’il y ait aussi une bonne connaissance du travail de l’artiste invité et un dialogue permanent avec lui jusqu’à la mise en place de sa création dans le lieu, que ce soit une œuvre choisie dans un corpus de pièces déjà existantes ou une création spécifique. »
De fait, la question du goût, de l’harmonie et de la cohérence des pièces avec le site est plus que jamais une préoccupation, d’autant que le public n’est pas obligatoirement au rendez-vous de la proposition. Si au château de Versailles, « Jeff Koons a empêché la fréquentation de baisser en 2008 », comme s’en souvient Denis Berthomier, ancien administrateur du musée et du domaine aujourd’hui conseiller culture auprès du Premier ministre, le CMN a constaté que sur nombre de sites, aucun impact particulier sur le niveau de fréquentation n’avait été enregistré. Ce fut d’ailleurs l’une des raisons qui amena Jean-François Hebert, nouveau président du château de Fontainebleau, à ne pas reconduire l’accord passé en 2008 entre son institution et le Palais de Tokyo.

Il reste que pour beaucoup de communes, de départements et de régions, programmer de l’art contemporain dans un site patrimonial constitue aujourd’hui le meilleur moyen de sortir ce dernier de l’ombre, de le valoriser ou de dynamiser sa fréquentation. C’est cette prise de conscience des élus de la petite commune de Bieuzy qui a donné naissance à « L’art dans les chapelles », modèle au regard de son succès pour tous ceux qui se sont lancés depuis dans l’aventure. C’est ce qui prévaut notamment depuis deux ans en Languedoc-Roussillon avec la manifestation « In situ » invitant des artistes contemporains à intervenir dans sept monuments historiques de l’Hérault, de l’Aude et des Pyrénées-Orientales.

Le château d’Oiron, la naissance d’un phénomène
Au collège des Bernardins à Paris, l’art contemporain s’est également établi d’office dans les murs et dans la programmation. « Dans la tradition chrétienne, les artistes ont toujours été extrêmement présents. Aussi est-ce naturellement que lorsque le projet des Bernardins s’est élaboré, il est allé de soi qu’il fallait écouter les artistes, témoins de leur temps », souligne Hervé de Vaublanc, directeur adjoint du collège.
Il y a vingt ans pourtant, à part quelques interventions d’artistes référencées depuis les créations, dans les années 1960, de Chagall pour l’Opéra Garnier ou de Masson pour le Théâtre de l’Odéon, cette initiative n’allait pas de soi. Lorsque Jean-Hubert Martin, qui fut le directeur artistique du château d’Oiron jusqu’en 1993, demanda en 1991 à des artistes d’intervenir sur son site, excentré de la route des châteaux de la Loire, pour « essayer de réveiller la belle au bois dormant », il ne trouva en Europe que le château de Rivoli dans le Piémont pour référence et, davantage pour les opérations dans le parc que dans le château, le domaine de Kerguéhennec. « Le projet reposait sur trois axes majeurs : l’intégration, l’adéquation des œuvres au décor du château, l’édification d’une collection à partir d’une transposition aux temps modernes des cabinets de curiosités de la Renaissance compréhensible de tous », raconte aujourd’hui Jean-Hubert Martin.
Le premier réveil, en 1987, a été provoqué par l’exposition temporaire « Meltem » de Franz Kaiser et Marie-Noël Rio rassemblant des œuvres de Sol LeWitt, Sarkis, Jannis Kounellis… spécialement créées pour le lieu sous la direction artistique de Jean-Hubert Martin, qui donna une nouvelle âme au château en passant commande à d’autres artistes. Jamais un projet de telle envergure n’avait été mené en France et ne l’a été depuis. « C’est Christian Dupavillon, directeur du Patrimoine, et François Barré, nommé délégué aux Arts plastiques, qui ont voulu Oiron, précise Jean-Hubert Martin. François Barré en s’engageant à consacrer une part substantielle du budget de la commande publique pendant plusieurs années au château, et Christian Dupavillon en augmentant le budget de sa restauration. »
Ce temps appartient à l’histoire, mais « l’attention soutenue portée à un monument dépend des expositions régulièrement programmées pour la maintenir. Car ceux qui échappent à l’événementiel ne durent jamais longtemps aux yeux du public », note Jean-Hubert Martin.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°660 du 1 septembre 2013, avec le titre suivant : Patrimoine & art contemporain, heureux en mariage ?

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