Lundi 10 décembre 2018

Collection

Oser l’art

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 28 avril 2006 - 570 mots

Grenoble rend hommage à Rupf, ami de Kahnweiler.

 GRENOBLE - C’est l’histoire d’un collectionneur et d’un marchand. Hermann Rupf, 21 ans, et Daniel-Henry Kahnweiler, 17 ans, font connaissance à Francfort-sur-le-Main (Allemagne) en 1901, alors qu’ils débutent tous les deux dans la finance. Hermann fera fortune dans la confection et Daniel-Henry découvrira certains des plus grands artistes du siècle. Cette connivence, tant artistique qu’intellectuelle, subsiste aujourd’hui sous la plus belle des formes : la collection d’Hermann Rupf, conservée au Musée des beaux-arts de Berne, en Suisse, et actuellement visible au Musée de Grenoble. « Braque, Klee, Léger… L’art de collectionner » présente les pièces les plus marquantes d’un ensemble de trois cent cinquante œuvres d’artistes soit défendus par Kahnweiler, soit découverts par Rupf.

Harmonies de couleurs
Quel galeriste ne rêve pas d’un ami aussi fidèle et d’un client aussi hardi qu’Hermann Rupf (1880-1962) ? Doté d’un flair exceptionnel, Kahnweiler, aussi sûr de lui fût-il, devait bénir cette amitié qui le confortait dans ses choix.
Les fauves sont les premiers à convaincre le marchand, qui, à leur tour, séduisent le collectionneur. La salle inaugurale du parcours de l’exposition grenobloise adresse un joli clin d’œil à ce premier passage à l’acte de 1907, date de l’ouverture de la galerie de Kahnweiler, rue Vignon, à Paris. Les vues méditerranéennes d’Émile Othon Friesz et d’André Derain témoignent du goût qu’avait Rupf pour le paysage, un intérêt qui évoluera vers la poésie de Paul Klee et l’abstraction musicale de Wassily
Kandinsky, en passant par la révolution cubiste. Aussi bref soit-il, ce penchant pour les fauves pousse Rupf à faire l’acquisition de deux sublimes ensembles de bois gravé d’André Derain et de Maurice de Vlaminck. Les innovations picturales de Picasso, de Braque et de Gris convertissent Rupf, qui fait du cubisme l’épine dorsale de sa collection. Les Maisons à l’Estaque (1908) de Braque et Les Trois Cartes (1913) de Juan Gris en sont les meilleurs exemples. C’est à ce dernier que l’on doit l’un des deux seuls portraits de l’exposition, celui de Josette, l’épouse Gris.
Si l’influence de Kahnweiler reste flagrante, l’individualité de Rupf éclôt dans les salles réservées à Klee et à Kandinsky, deux peintres avec lesquels il a établi des relations durables, sans que Kahnweiler ne serve d’intermédiaire commercial. Les artistes suisses ont également bénéficié du soutien de Rupf, qui les a achetés en nombre. Le coloriste Louis Moilliet est ici leur seul représentant, les commissaires grenoblois ayant préféré mettre l’accent sur les artistes de renommée internationale. Contrairement à la scénographie purement historique de Berne, l’exposition grenobloise favorise la présentation des œuvres par artiste, dans un schéma qui reste chronologique. L’ensemble est probant, mais les peintures, notamment celles de Klee et de Kandinsky, dont les harmonies de couleurs sont fondamentales, auraient mérité un éclairage moins terne.
Les frémissements de l’art moderne au début du XXe siècle n’ont convaincu que peu d’adeptes comme Rupf et Kahnweiler. Signe particulier de cet ensemble, les années de création et d’achat des œuvres diffèrent rarement. Contrairement à l’époque actuelle, qui connaît une « valorisation » des collectionneurs, comme l’explique la commissaire Christine Poullain, acheter de l’art contemporain nécessitait alors de l’intuition, de la confiance et aussi un peu de courage. Et Hermann Rupf en avait.

Braque, Klee, Léger

- Commissaires : Guy Tosatto, directeur du Musée de Grenoble, Christine Poullain, conservatrice au musée - Nombre d’œuvres : 132 (huiles, dessins, sculptures, estampes…) - Nombre d’artistes : 15 - Nombre de salles : 12

BRAQUE, KLEE, LÉGER... L’ART DE COLLECTIONNER

Jusqu’au 5 juin, Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, 38000 Grenoble, tél. 04 76 63 44 44, www.museedegrenoble.fr, tlj sauf mardi, 10h-18h. Catalogue, coédité par le musée et Actes Sud, 264 p., ill. couleurs, ISBN 2-74276-096-2, 45 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°236 du 28 avril 2006, avec le titre suivant : Oser l’art

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