Mercredi 24 octobre 2018

Open minded

Le pari de la Biennale du Whitney

Le Journal des Arts

Le 14 avril 2000 - 527 mots

La Biennale du Whitney est organisée pour la première fois par six conservateurs extérieurs au musée qui ont sélectionné quatre-vingt-dix-sept artistes contemporains américains ou étrangers travaillant aux États-Unis. Bien que la manifestation se soit ouverte sur fond de nouvelle polémique mêlant art et politique (lire l’encadré), cette édition fait le pari de l’œcuménisme culturel.

NEW YORK (de notre correspondant) - Pour la première fois, une équipe de six conservateurs extérieurs, venus des quatre coins des États-Unis, a été invitée à organiser la Biennale du Whitney. Cette initiative, tout en apportant des regards neufs à la manifestation, résulte aussi d’une situation plus fâcheuse : deux conservatrices du Whitney, dont Thelma Golden, la commissaire de l’édition 2000, ont démissionné en réaction à la réorganisation des services du musée par son nouveau directeur, Maxwell Anderson. Le reste du personnel de l’institution s’est surtout consacré aux expositions du “Siècle américain” (lire le JdA n° 73, 18 décembre 1998).

La sélection est cependant équilibrée, avec 97 artistes, dont 21 sont originaires de l’étranger – Iran, Égypte, Inde ou... Londres. Les différentes formes de l’art contemporain américain sont représentées : la peinture et la photographie figuratives et abstraites, l’installation, la vidéo, l’architecture et le dessin. Les grands noms sont confrontés à des artistes plus jeunes dont les travaux ont les mêmes influences, à l’exemple de Richard Tuttle et Sarah Sze. La présence de la très branchée Vanessa Beecroft est compensée par celle de l’artiste underground Lutz Bacher. Le choix semble même parfois trop rationnel entre artistes émergents et vétérans célèbres. La touche de multiculturalisme est apportée par l’Indien Rina Bernerjee et le Mexicain Franco Mondini-Ruiz, la dimension conceptuelle et ludique se retrouve dans les plateaux-repas de Roman De Slavo au restaurant du musée ou dans le texte mural de Kay Rosen. Le catalogue joue également la carte de l’œcuménisme, avec  les élégants monochromes de Joseph Marioni, les filles aux poitrines plantureuses de Lisa Yuskavage, les photos de Vik Muniz ou de Louise Lawler.

L’art sur l’Internet est le premier nouveau médium à faire son entrée dans la biennale depuis l’art vidéo, en 1975. Le Musée d’art moderne de San Francisco a également annoncé la création d’un nouveau prix de 50 000 dollars récompensant une œuvre sur l’Internet, et cette section est explicitement soutenue par l’industrie de la haute technologie : France Telecom en est le mécène et Intel, le géant du microprocesseur, a fourni les ordinateurs. Le travail de neuf artistes est projeté sur de grands écrans, notamment ceux de l’écrivain et critique d’art Darcey Steinke, et du légendaire Mark Amerika. Pionnier du genre, il fait fonctionner son Grammatron depuis 1992. Pour lui, “l’art sur Internet est en train de s’institutionnaliser, puisqu’il est présent dans la Biennale du Whitney”. Quiconque a consulté les anciens catalogues du Whitney sait que la Biennale ne constitue une garantie ni de longévité ni de célébrité. Toutefois, la subtile composition du jury et l’équilibre de ses choix semble montrer que la Biennale s’engage sur la voie d’une plus grande ouverture d’esprit.

- BIENNALE 2000, jusqu’au 4 juin, Whitney Museum of American Art, 945 Madison Avenue, New York, tél. 1 212 570 3676, tlj sauf lundi 11h-18h, jeudi 13h-20h.

La réponse de Haacke à Giuliani

Au Whitney Museum, une nouvelle controverse fait le bonheur des médias. Hans Haacke y présente en effet Sanitation, soit douze grandes poubelles grises dans une pièce noire, trois drapeaux américains au mur, et des citations du maire de New York, Giuliani, commentant l’exposition “Sensation�? du Brooklyn Museum, dont l’une proclame : “La civilisation consiste à trouver une place pour les excréments. Pas sur les murs des musées�?. Au sol, les premières lignes du Premier amendement de la Constitution américaine (qui garantit la liberté d’expression), tandis que de discrets haut-parleurs diffusent des bruits de bottes rappelant les défilés nazis. Cette œuvre de l’artiste dont Sol LeWitt assure qu’il est le “précurseur et le meilleur représentant du political art�?, constitue une réponse aux attaques du maire contre “Sensation�?. La provocation de l’Allemand a fait mouche : lors du pré-vernissage de l’exposition, le directeur du Whitney se félicitait de voir autant de journalistes soudain touchés par la muse des Arts et de l’Avant-garde. “Nous ne pensons pas que l’artiste ait voulu banaliser l’Holocauste. Son objectif est de montrer que la suppression de la liberté d’expression par un gouvernement peut avoir des conséquences dévastatrices�?, a-t-il déclaré. Exprimant sa désapprobation, Rudolph Giuliani a cependant fait savoir qu’aucune mesure ne serait prise contre le musée – qui, de toute façon, ne reçoit aucune subvention de la municipalité. Cependant, Marylou Whitney, belle-fille de Gertrude Vanderbilt Whitney, a décidé de mettre fin à son soutien financier à l’institution, assurant que sa fondatrice devait se “retourner dans sa tombe�?.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°103 du 14 avril 2000, avec le titre suivant : Open minded

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