Lundi 17 décembre 2018

Dessin

Œuvres en ligne

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 12 février 2013 - 832 mots

Les lignes courent au Centre Pompidou-Metz, dans une exposition inspirée de l’anthropologue Tim Ingold.

METZ - Il n’y a pas de lignes dans la nature, affirme l’adage. Comme toujours, la sagesse populaire reste sujette à caution. Selon le livre de Tim Ingold, Une brève histoire des lignes (éd. Zones sensibles, Bruxelles, 2011), les lignes nous accompagnent (et nous dirigent) un peu partout. « Qu’y a-t-il de commun entre marcher, tisser, chanter, raconter une histoire, dessiner et écrire ? La réponse est que toutes ces actions suivent différents types de lignes », soutient l’auteur. C’est dire l’ambition du projet de la manifestation du Centre Pompidou-Metz, qui reprend en titre celui de l’ouvrage. Divisé en sections, le parcours établit les connivences entre ce composant essentiel du dessin et les différents domaines de notre vécu. Le corps, le paysage, le cheminement dans l’espace seront ainsi abordés tour à tour ; tantôt traces physiques sur divers supports, tantôt projections mentales.

C’est la modernité qui ouvre la danse, avec en grand initiateur Kandinsky et les dessins tirés de son « dictionnaire des formes » écrit pendant son séjour au Bauhaus, Point et ligne sur plan (1922). Le livre du peintre russe partage les préoccupations des créateurs qui participent à l’avant-garde (et surtout de ceux qui vont épouser la cause de l’abstraction) : l’étude scrupuleuse de formes élémentaires. Qu’il s’agisse de Mondrian et son système orthogonal ou des « objets spécifiques » géométriques réalisés par les minimalistes presque un demi-siècle plus tard, la domination de la ligne droite illustre l’approche rationnelle qui caractérise la pensée constructiviste.

Face à l’imposition d’une grille artistique sur le réel, d’autres lignes surgissent. Dictées par le dynamisme de la main, d’un mouvement volontaire, elles se dilatent et se dispersent sur le support ou encore s’épanouissent à la surface de la page.

De la ligne au rhizome
Le « geste cheminatoire » (Michel de Certeau [1]) décrit parfaitement cet enregistrement de l’énergie canalisée ou, à l’inverse, de son jaillissement. C’est Matisse – curieusement absent – qui se dit à la « recherche du désir de la ligne, le point où elle veut entrer ou mourir ». Métaphorique le discours de Matisse ? Il suffit de regarder la puissante toile de Kirkeby (1994, Sans titre). Les lignes qui s’y nouent et semblent s’enraciner dans le sol laissent deviner des forces en gestation, une tension qui ne se relâche jamais.

Mais, et ce n’est pas le moindre de ses intérêts, l’exposition est tout sauf linéaire. Si l’inévitable dichotomie culture/nature y est partout présente, elle ne prend pas l’allure d’une confrontation schématique, mais plutôt d’une interaction ou d’un tissage subtil. Ainsi, subverties de leur fonction habituelle, les cartes, ces instruments de savoir formés de signes abstraits, ne sont plus les repères de certitude que l’on connaît. Un exemple parmi d’autres est le plan urbain de l’architecte japonais Kisho Kurokawa, réalisé vers la fin des années 1950. À la différence de la précision habituelle d’un schéma destiné à un projet de construction, ces dessins se situent du côté de l’organisation cellulaire ; leur apparence rhizomatique évoque un organisme vivant.

Ailleurs, c’est dans l’autre sens que la métamorphose s’opère. Quand les éléments cartographiques peuvent prendre leur distance avec la logique du terrain et s’ouvrir sur de « possibles alternatives scientifico-poétiques » [selon le texte de présentation de l’exposition], à l’opposé, un détail anatomique ou végétal décontextualisé et isolé peut devenir une maille ou un nœud, comme un paysage suggestif et improbable.

Palpebra (1989) est l’agrandissement géant d’une empreinte des paupières de Giuseppe Penone. Réalisée en fusain sur des papiers de soie, l’œuvre, qui s’étale sur un mur entier, transforme un fragment corporel et son réseau de veines en un land art de proximité. Land art qu’on retrouve avec d’autres artistes (Richard Long, Hamish Fulton), aux itinéraires qui ne cherchent pas le chemin le plus court. Pour eux les traces des trajets effectués – photographies, schémas, cartes – consistent en des relevés d’actions, des lignes-souvenirs. On pourra toutefois questionner la pertinence de certaines photographies panoramiques dans ce chapitre.

Terminons par l’écriture, cette autre activité fondée sur la ligne. Impossible de nommer tous ceux qui jouent avec l’ambiguïté du signe écrit-dessiné ; l’incontournable Henri Michaux, mais aussi Pierrette Bloch, qui tend une ligne en fil de nylon et forme avec les fils de crin des nœuds de tailles différentes, comme en une partition musicale saccadée. La richesse des œuvres exposées à Metz peut se résumer par la phrase du poète Jacques Dupin sur les traits de Giacometti « qui ne cernent rien, qui ne précisent rien, mais qui font surgir ».

(1) dans L’Invention du quotidien, 1980.

LIGNES

Commissaires : Hélène Guenon, responsable du pôle programmation au Centre Pompidou-Metz ; Christan Briend, conservateur en chef au Musée national d’art moderne Nombre d’artistes : 86 artistes Nombre d’œuvres : 220 œuvres Scénographie : Jérôme Knebusch

UNE BRÈVE HISTOIRE DES LIGNES

jusqu’au 1er avril, Centre Pompidou-Metz, 1, parvis des Droits-de-l’Homme, 57020 Metz, tél. 03 87 15 39 39, centrepompidou-metz.fr, tlj sauf mardi 11h-18h, le samedi jusqu’à 20h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°385 du 15 février 2013, avec le titre suivant : Œuvres en ligne

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