Nothing

Circulez, le « rien » se donne à voir

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 1 septembre 2006

Depuis les années 1960 et l’art conceptuel, le rien abonde. Murs vides, feuilles blanches et écrans vierges semblent ne rien montrer. Un silence qui, nous rappelle l’exposition de Francfort, en dit long.

Arpentant les salles de l’exposition « Nothing » à grands pas désolés, le visiteur pourrait bien s’offenser devant la retenue drastique arborée par les œuvres. En sous-régime physique, celles-ci font mine de ne rien faire. De trois fois rien à l’immatérialité la plus sévère. Ce qui ne les empêche pas d’être bavardes et d’exiger beaucoup.
Aux côtés des figures historiques que sont John Baldessari, Nam June Paik, Joseph Kosuth ou Robert Barry, les plus jeunes n’hésitent pas à vider les lieux et à réduire les effets. Secrets, silences, traces, pauses, ou absences trouvent écho dans un parcours éthéré et désempli. Tantôt promesse vertueuse tantôt processus critique, ce rien-là multiplie les registres. L’exposition argumente contre la profusion des images et la tentation du spectacle et remet en selle quelques interrogations sur la nature même de l’art.

Le rien dissimule quelque chose
Tom Friedman se contente d’une feuille de papier blanc devant laquelle il assure s’être tenu fixement durant mille heures, libérant un espace de projection ou le récit imaginaire de sa performance. Karin Sander exhibe un fragment de mur blanc brillant, dont elle expose la virginité lustrée, réfléchissant l’espace environnant. Ailleurs, elle engage le visiteur à circuler dans des salles vides, secouru par un audioguide qui décrit les œuvres absentes. Spencer Finch exécute une fragile aquarelle, capture de neuf flocons de neige un jour d’hiver à sa fenêtre. Quant à Ceal Floyer, sa projection d’un rai lumineux sous une porte sonne comme la promesse d’un hors-champ. De l’autre côté.

Ne rien faire, mode d’emploi
Comment ne rien produire et pourquoi ? Comment l’exposer ? Comment le spectateur le reçoit-il ? Ce « rien » ­commenté par l’exposition engage bien des stratégies esthétiques depuis que les années 1960 en ont fait un élément capital.
Un peu de poésie, beaucoup d’ironie, une prédominance certaine du concept suivie d’une dévalorisation de l’exécution de l’œuvre, sans doute une pointe de réflexion renouvelée sur l’image et la représentation, un zeste d’insoumission envers l’institution et de plaisir à la frustration : les œuvres contemporaines qui flirtent avec le vide prolongent les paradigmes affûtés par les aînés quelques décennies plus tôt.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°583 du 1 septembre 2006, avec le titre suivant : Nothing

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