Lundi 17 décembre 2018

Nos dures réalités

À Albi, une douzaine d’artistes tentent l’expérience du réel

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 13 avril 2001 - 736 mots

Proposition de l’historien de l’art Paul Ardenne, le premier des deux volets du cycle « Expérimenter le réel » regroupe à Albi une douzaine d’artistes sous le titre de « réalité revisitée ». Un concept critique en jachère mais qui cache sous son étiquette une sélection d’œuvres audacieuse.

ALBI - La terre des espaces verts, les déchets des rues, les affichages politiques, ou l’ouverture du Centre Georges-Pompidou figurent parmi les prélèvements de réalité opérés par le groupe Untel entre janvier et juin 1977. Autant d’éléments que le collectif alors formé par Jean-Paul Abinet, Philippe Cazal et Alain Snyers a mis en sachets pour les présenter dans son “Grand Magasin”. Cette quincaillerie du réel conditionné, présentée il y a plus de vingt ans à la Biennale de Paris ouvre aujourd’hui “La réalité revisitée”, premier volet d’“Expérimenter le réel”, cycle d’expositions en deux temps présenté au Centre d’art cimaise et portique. Montrant cette pièce comme un prologue, Paul Ardenne, commissaire de ce premier acte auprès de Jackie-Ruth Meyer, directrice du lieu, donne une épaisseur historique au terme d’”art contextuel”, qu’il esquisse ici et qu’il développera dans un ouvrage à venir. Ni inédit ni définitif dans sa formulation, de l’aveu même de l’intéressé, le concept désigne un réalisme contemporain, une façon de “s’investir dans le tissu même de la réalité, d’appréhender le monde depuis son dehors, hors des lieux de l’art contemporain”.

Cet “art du réel revisité” va du témoignage documentaire à la construction métaphorique. Un large spectre qui s’étend ici à travers une douzaine d’œuvres (dont celles de Stéphane Calais, Meschac Gaba, Andreas Siekmann, Simon Starling), de l’expérience directe d’Ursula Bieman en voyage dans la zone frontalière entre Mexique et États-Unis aux journaux télévisés refilmés par Liliane Viala. Jouant de la place infime que les médias de masse laissent à l’artiste, cette dernière a installé à l’occasion de la manifestation un bouquet de fleurs sur le plateau du journal régional télévisé de France 3. Raphaël Boccanfuso place, lui, son action au sein des réalités financières de l’institution. Mécène éclairé, il est partenaire officiel de la manifestation. Il en réalise la publicité et en assure la promotion avec son automobile. Une façon de s’infiltrer et de marquer le réel, tout aussi concrète que ses actions vidéo, dans lesquelles il parcourt une manifestation à contre-courant, le poing marqué d’un mot d’ordre appelant à “bousculer les idées reçues” ou à “prendre la parole”. En fait (question de contexte ?), nombre des artistes invités tentent de créer des brèches dans le modèle libéral : évoluant entre Marseille et l’Amérique latine, Marc Boucherot propose avec Là où tu veux une guinguette nomade ancrée dans une économie parallèle, et Nicolas Barrié cherche avec Hermanos Hermanas, entre ciné-tract et vidéoclip, à donner une forme juste aux images capturées en 1996 lors des rassemblements zapatistes du Chiapas.

Pour leur première intervention en France, le duo formé par les Berlinois Annette Weisser et Ingo Vetter cherche à établir un plan des affrontements survenus lors du sommet européen de Nice, un épisode dont le blocus policier a empêché toute vue aérienne. Détournant la symbolique du jardin classique français, ils créent avec des plantes et des fleurs un monument contemporain à partir d’une multitude de témoignages. À côté de photographies fragmentaires de l’événement, l’espace vert questionne l’appréhension des rapports de force et autres événements contemporains qui échappent à toute vision absolue. Un souci retrouvé dans les recherches menées par le collectif italien Stalker sur les “territoires actuels”, formés par les résidus en creux de la ville planifiée. Après sa présentation à la dernière Biennale d’architecture de Venise et à Manifesta à Ljubljana, leur Transborderline est ici au centre d’un espace de documentation. Formée par une ossature de câble et recouverte de plastique de serre, cette spirale reproduit le volume tridimensionnel du barbelé, mais joue les lieux d’accueil et de passage entre les frontières et les populations. Dans le film homonyme de Tarkovski, le Stalker désigne le passeur entre le monde et la “Zone” où l’on ne peut avancer qu’en tâtonnant. “Je ne sais pas ce qui s’y passe en l’absence de l’homme, mais à peine quelqu’un arrive que tout se met en branle”, explique un des personnages du film. Bienvenue dans un monde réel !

- EXPÉRIMENTER LE RÉEL, 1- LA RÉALITÉ REVISITÉE, jusqu’au 17 juin, Centre d’art cimaise et portique, les Moulins Albigeois, 41 rue Porta, 81000 Albi, tlj sauf mardi, 13h-19h, tél. 05 63 47 14 23.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°125 du 13 avril 2001, avec le titre suivant : Nos dures réalités

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