New York célèbre à point nommé l’art mésopotamien

La guerre en Irak achevée, le Metropolitan présente sa culture millénaire

Le Journal des Arts

Le 27 novembre 2007

Alors que le Musée archéologique national de Bagdad vient d’être pillé et vandalisé (lire le JdA n° 170, 2 mai 2003), le Metropolitan Museum of Art de New York a inauguré une exposition dédiée à l’art du pays entre le Tigre et l’Euphrate, la Mésopotamie. Organisée avec difficulté, “L’art des premières villes : le troisième millénaire avant notre ère de la Méditerranée à l’Indus”? est devenue, malgré elle, une exposition hommage à l’origine de l’humanité.

NEW YORK - Saccagé dans un pays, mis à l’honneur dans l’autre, l’art de Mésopotamie est tristement d’actualité. Le Metropolitan Museum of Art de New York propose une vue d’ensemble des civilisations si magnifiquement représentées, jusqu’à récemment, dans les collections irakiennes. L’exposition “L’art des premières villes : le troisième millénaire avant notre ère de la Méditerranée à l’Indus” réunit quelque quatre cents objets évoquant la naissance de cités appelées à devenir des États dans les vallées du Tigre, de l’Euphrate et de l’Indus, ainsi que la diversité de styles nés des échanges entre ces régions. 
“Avant tout, les objets ont circulé sur un vaste territoire géographique. Nous assistons alors à la fusion d’éléments provenant de différentes cultures, à l’apparition d’un nouveau style qui dépasse le cadre de chaque région et à une distribution des objets par-delà les anciennes frontières”, explique Joan Aruz, conservateur des collections du Proche-Orient au Metropolitan. De nombreuses institutions ont prêté leurs trésors, comme le British Museum de Londres et son Étendard royal d’Ur (2 550-2 250 av. J.-C.), ou l’université de Pennsylvanie dont la magnifique Chèvre cabrée (Ur, 2550-2400 av. J.-C.), en or et lapis-lazuli, a récemment été restaurée. Réuni non sans difficulté, l’ensemble des objets exposés constituera sans doute une véritable révélation pour le public de non-initiés.
L’exposition met en évidence le développement d’un style naturaliste et l’évolution de la variété d’objets résultant de l’accroissement des échanges commerciaux et des déplacements. Sont présentées les pièces d’un trésor découvert récemment sur l’île grecque d’Egine – un terrain privilégié pour les fouilles –, telle une perle gravée en cornaline. Si, selon les archéologues, ce type d’objet était fabriqué dans la vallée de l’Indus et imité en Mésopotamie, aucune trace à ce jour n’avait été trouvée à l’ouest des sites d’Ur et de Kish. Apparaissant en Grèce, ces pièces prouvent l’importance des relations entre les cités avant même l’an 2000 av. J.-C., souligne Joan Aruz, ajoutant : “C’est toujours une révélation.” Sont également présentés des reliefs de l’empire akkadien (2350-2100 av. J.-C.), qui glorifient les souverains et la brutalité dont ils faisaient preuve à l’égard des prisonniers de guerre.
Dans le contexte des dissensions internationales qui ont précédé l’intervention anglo-américaine, l’exposition s’est révélée être un véritable défi tant sur le plan logistique que diplomatique. Les prêts provenant d’une douzaine de pays et d’autant d’institutions ont demandé environ cinq ans d’efforts au Metropolitan. Le musée a créé sa propre coalition (pour emprunter une terminologie chère à George W. Bush) de bonnes volontés, mais il n’a cependant pas réussi à motiver d’entreprise mécène. À l’origine, l’Irak figurait parmi les prêteurs potentiels, et des représentants du pays avaient même participé, en janvier 1997, aux discussions sur la conception de l’événement. Comme le rappelle Marukh Tarapor, directrice adjointe des expositions au Metropolitan, “une présentation comme celle-ci a bien sûr besoin de l’Irak, du territoire entre les deux fleuves. À l’époque, les relations n’étaient pas bonnes avec ce pays, mais nous avions des contacts là-bas avec des collègues qui soutenaient le projet”.
Toutefois, l’embargo américain excluait tout prêt irakien. Le défi consistait à réunir un ensemble d’œuvres originaires de Mésopotamie sans la contribution de l’Irak. L’exposition bénéficie de prêts majeurs de certains “musées universels” – le Musée du Louvre, le British Museum, le Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et des institutions allemandes – mais aussi des universités de Philadelphie et de Chicago. Leurs collections proviennent de fouilles communes, dont les fruits ont été partagés avec le pays d’origine. La diversité des sources de prêt était essentielle, car chaque expédition archéologique se limite généralement à un ou deux sites, et les collections des musées nationaux reflètent le passé colonial du pays. “C’est l’exposition la plus difficile que j’aie jamais organisée”, résume Marukh Tarapor.

Des partenariats avec les États du Golfe
Damas avait donné son accord dès 1998 pour le prêt de plus d’une centaine d’objets issus de quatre musées syriens – Damas, Alep, Idlib et Deir-ez-Zor. Ce prêt d’œuvres ainsi que de nombreux documents photographiques destinés au catalogue promettaient au musée new-yorkais une nouvelle et fructueuse collaboration. Malheureusement, quatre-vingt-dix pièces sur la centaine retenue par les conservateurs n’ont pu quitter la Syrie pour des “raisons techniques”. L’exposition s’est donc recentrée sur le sud de la Mésopotamie, au détriment des sites de Mari et d’Ébla, situés au nord. Marukh Tarapor a appris cette nouvelle avec regret :”L’un des aspects les plus satisfaisants de mon travail consiste à instaurer des rapports avec un pays. Nous avions le projet, avec la Syrie, de faire venir certains de ses conservateurs pour qu’ils travaillent avec les nôtres. Nous avions défini un programme d’échanges. Nous voulions offrir des vitrines au musée de Damas pour ses collections permanentes.”
À l’occasion de l’exposition, le Metropolitan a noué de nouveaux partenariats dans les États du Golfe, en particulier avec Bahreïn et l’Arabie Saoudite, pour lesquels il s’agit des premiers prêts. Ces nouvelles relations résultent de l’appui de la famille Al-Sabah du Koweït qui, dans les mois qui suivirent l’attentat du 11 Septembre, avait fait voyager à New York l’exposition intitulée “Trésors du monde : l’art de la joaillerie en Inde à l’époque des Moghols”. Cet ensemble comprenait pour l’essentiel des pièces volées par l’Irak au cours de la première guerre du Golfe, puis restituées au Koweït suivant les termes du cessez-le-feu ; en 1991, les Irakiens avaient entièrement brûlé le Musée national koweïtien après l’avoir vidé de ses collections. En ce qui concerne la Turquie, réticente à intégrer la coalition de George W. Bush, elle s’est montrée très généreuse avec le musée américain.
Le rôle du Metropolitan, gardien et défenseur d’une culture menacée, s’est bien sûr consolidé au moment où, du fait de la guerre, le patrimoine du berceau de la civilisation a été endommagé. “Je ne peux pas me vanter de la coïncidence, déclare Philippe de Montebello, directeur du Metropolitan. Mis à part l’absence de quelques pièces, l’exposition n’a pas changé, mais ce projet conçu par des spécialistes est soudain devenu très pertinent.” Joan Aruz rappelle quant à elle que “cette région est depuis toujours en guerre. On finit par s’y attendre. Tel est l’état des choses au Moyen-Orient. Les tensions politiques, ajoute-t-elle, ont déplacé les fouilles de l’Iran et de l’Irak vers la Syrie et la Turquie”. Même en temps de guerre, le Met a su conserver intact l’essentiel de sa coalition, une réussite que bien des diplomates pourraient lui envier.

L’ART DES PREMIÈRES VILLES : LE TROISIÈME MILLÉNAIRE AVANT NOTRE ÈRE DE LA MÉDITERRANÉE À L’ INDUS

Jusqu’au 17 août, Metropolitan Museum of Art, New York, tél. 1 212 535 7710, tlj sauf lundi 9h30-17h30, 9h30-21h30 le vendredi et le samedi, www.metmuseum.org

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°171 du 16 mai 2003, avec le titre suivant : New York célèbre à point nommé l’art mésopotamien

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